Les Mensch

Nicolas Couchepin

L'histoire des Mensch s'est déroulée dans la rue où vous vivez peut-être. Comme tout le monde, vous avez sans doute plusieurs fois croisé Muriel Mensch, cette femme absolument banale, au tabac du coin. Comme tout le monde, vous avez eu l'occasion de désapprouver le caractère imprévisible de la jeune Marie Mensch, sa fille de seize ans, qui passe son temps à traîner avec un groupe d'ados dont certains sont vos enfants. Comme tout le monde, vous avez compati à la blessure bien visible de Théo Mensch essayant d'inculquer à son fils Simon, «l'idiot du quartier», l'art de traverser une rue sans se faire écraser. Et comme tout le monde, vous n'avez rien soupçonné.

(Nicolas Coucepin, Les Mensch)

Les caves intérieures

von Marion Rosselet

Publiziert am 18/07/2013

Un ras de marée de terre: à l’âge de dix ans, Théo Mensch a assisté au bal des bulldozers et des hommes armés de pelles qui employaient leur force à combler l’immense cave de la maison familiale. Sans prendre la peine de vider meubles et objets, sa mère a ordonné la suppression de ce gouffre qu’elle ne supportait plus sous ses pieds. Le train électrique, le piano, tout a été englouti par la terre, sous les yeux impuissants du petit garçon. Habitée par la peur, «assoiffée de normalité», la mère voyait naître de l’obscurité humide du sous-sol une menace terrible. Mais la cave était la tanière de Théo. Il souffre de sa disparition, ne sait plus où se cacher. De ce séisme, le seul rescapé est un petit lit aux pieds griffus qui a atterri dans la mansarde et qui, comme beaucoup d’objets dans ce roman de Nicolas Couchepin, semble doté d’une volonté propre.

Adulte, Théo Mensch revient habiter dans cette maison avec sa femme Muriel, sa fille adolescente Marie et son fils Simon, handicapé. A la naissance de celui-ci a commencé pour Théo un assèchement intérieur, la bizarrerie bien réelle de ce fils trisomique a tari la fantasmagorie de ses rêves étranges. Alors que Théo s’est vu rejeté par sa propre mère pour son imagination débordante qu’elle jugeait maladive, voilà qu’il ne parvient pas à faire face à la différence radicale de son fils. Ne pouvant plus se réfugier dans la cave, il prend pour abri la mansarde, tout en haut de la maison. Mais bientôt il ne supporte pas ces hauteurs, il veut redescendre. C’est qu’il sent les murs de la maison se resserrer sur lui et sa famille; il est assailli par des odeurs désagréables, perçoit la présence d’animaux qui rôdent.

A vouloir repousser ces bêtes, la peur de devenir comme sa mère l’envahit. Il se met à imaginer quelle forme aurait pris sa vie si cette cave n’avait pas été comblée et décide d’affronter littéralement les ombres, les recoins souterrains, dans l’espoir de défaire ce qui a été fait, de retrouver son enfance, d’être à nouveau capable d’aimer sa femme et son fils. Et tous les membres de la famille le suivent dans son projet. Entrée dans un monde à part à la naissance de Simon, Muriel n’opposera aucune résistance au déroulement des faits. Elle n’a plus peur maintenant que l’étrangeté et la folie ont pénétré de plain-pied dans sa vie. Marie rencontrera un écho entre le projet de Théo et sa puberté qui est à la fois désir de se dissimuler au regard des autres et confrontation avec les obscures transformations de son corps. Toutes deux sentent pourtant le danger de l’entreprise, elles savent qu’une cuillerée de terre fait parfois «la différence entre l’équilibre et le chaos». Simon, lui, est le seul à vivre naturellement en haut comme en bas, petit renard qu’il est, il fait corps avec la terre, s’obstine même à la manger. A la vie à la mort.

Les Mensch est un roman à la construction ingénieuse : quatre récits principaux dévoilent l’intériorité de Théo, de Muriel, de Marie (partie qui convainc cependant moins) et, finalement, de la voisine Lucie, professeure de musique, qui inscrit la trajectoire de la famille Mensch dans ses dimensions religieuses et sociales. Des extraits d’un livre fictif du fils de Lucie, écrivain, entrecoupent ces récits et se font le relais des interrogations de l’opinion publique face à l’étrange et quelque peu ridicule voyage entrepris par la famille. Chacun des personnages principaux, sauf Simon, a par ailleurs un rapport fort à l’écrit et participe à la mise en forme de sa propre vie : Théo collectionne les coupures de journaux narrant des faits divers les plus improbables, ce qui prépare aussi le lecteur aux événements qui auront lieu, et laisse supposer que Théo Mensch a peut-être simplement voulu se retrouver dans le journal; Muriel rédige des notes sur des post-it qu’elle colle partout et qui portent un regard décalé sur sa vie quotidienne; Marie tient un journal; Lucie rédige une lettre destinée à son fils l’écrivain. Tous rêvent.

Plusieurs personnages des Mensch mangent de la terre, beaucoup oscillent entre crainte et identification avec le renard qui semble avoir élu domicile dans la cave, d’autres sont préoccupés par les nombreux papillons, âmes des morts, qui envahissent la maison. L’analogie entre maison et être intérieur est menée avec force par Nicolas Couchepin. La violence et l’intensité des réactions de cette famille face à la venue du fils handicapé, l’investissement affectif qu’il représente, les jalousies qu’il suscite sont eux aussi décrits avec une grande sensibilité. La famille Mensch apparaît à la fois comme victime des souffrances familiales, d’un souci mortifère et petit-bourgeois de normalité et comme héritière, en tant que juive, d’une tragédie collective, d’un exil forcé, d’une ardente recherche de terre. Ceux qui n’en mourront pas sortiront changés de cette entreprise dangereuse et, guidés par Simon, auront peut-être l’occasion de renaître à la vie. A une vie dont toutes les pièces sont habitables. A une vie où il n’est pas nécessaire de se cloisonner pour échapper à l’enfermement.

Kurzkritik

Les Mensch met en scène l’envers du décor d’un fait divers. Théo Mensch a vu, à dix ans, le bal des bulldozers et des hommes armés de pelles combler de terre la grande cave de la maison familiale. Son train électrique a été littéralement englouti. C’est que la mère de Théo «a passé sa vie à colmater les gouffres qui auraient pu s’ouvrir sous ses pieds». Adulte, il revient dans cette maison avec sa femme Muriel, leur fille adolescente Marie et leur fils Simon, trisomique. Guetté par la dépression, incapable d’aimer et de désirer, Théo se met en tête de défaire ce qui a été fait: il commence à creuser et entraîne toute la famille dans cette aventure souterraine. Nicolas Couchepin construit ingénieusement son roman et offre des images fortes, riches de sens.

(Marion Rosselet, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)