Rezension

von Elisabeth Jobin

Publiziert am 12/02/2013

Comment articuler sa pensée? Et, dans un deuxième temps, sous quelle forme la présenter à l’autre? La question de la transmission, celle de la réflexion, souvent philosophique, parfois lyrique, est au cœur du Manifeste incertain I de Frédéric Pajak. L’auteur et dessinateur franco-suisse a, au fil des livres, mis au point une formule permettant l’échange : il négocie avec son lecteur, sa parole se confrontant à son dessin à l’encre de Chine, dans une équation puissante, interpellant au premier abord.
Qu’en est-il de Walter Benjamin, dont Pajak aborde dans ce dernier opus le récit des fuites ibiziennes? Car cet intellectuel du vingtième siècle est croqué par Pajak en «être opaque» doté d’une «pulsation sourde qui bat à son propre rythme». Et pourtant: Manifeste incertain I propose un entremêlement de leur deux voix, l’une ouverte, l’autre fermée: Pajak place sa solitude en exergue des géniales lubies du penseur allemand. Deux tons qui prennent le pouls de deux époques.

Deux voix entrelacées

Walter Benjamin: «Écrivain? Ou peut-être penseur, lecteur, traducteur?... Il a au moins la réputation d’être incompréhensible», écrit Pajak. Ses textes portent sur l’aura des œuvres d’art, sur la littérature, proposent la cartographie politique des années trente: il condamne le nazisme, chante le prolétariat. Une œuvre-clé de l’entre-deux-guerres. Quant à Pajak, il a démontré dans ses livres son admiration pour les êtres solitaires farouchement talentueux, qu’il présente en portraits elliptiques — souvent illustrés, par lui ou sa compagne Léa Lund (L’Étrange beauté du monde, Éd. Noir sur Blanc 2008), ou encore dans un roman (La Guerre sexuelle, Gallimard 2006). Martin Luther, Friedrich Nietzsche, Cesare Pavese (L’Immense solitude, réédité chez Noir sur Blanc en 2011): «c’est avec les yeux des autres que nous voyons le mieux», confie Pajak. D’autres livres encore frisent l’autoportrait. Et Pajak de se prendre humblement pour sujet, l’expérience étant la matière inépuisable de sa création.

Le titre de ce dernier opus, Manifeste incertain I, se profile en oxymore. Il oscille entre une affirmation idéologique et la peur des représailles. En avant-propos, on apprend qu’il s’agit d’un premier volume, l’auteur pressentant «obscurément» que le projet demeure sans fin: «Ce matin […], je décide de me mettre sérieusement à ce « manifeste ». D’écrire et de dessiner quand ça me chante […]. Lire, et vivre. Dire un peu ce que je lis, ce que je vis, et pourquoi.» Voilà donc une sélection de notes et de dessins épars, refusés, oubliés, «fragments surgis de partout, faits de paroles empruntées et jamais rendues». Les citations sont à la source de ces archives, que l’auteur réordonne ici en récit.
Le livre, éclectique, s’ouvre sur la naissance chaotique de l’auteur. Avant de filer sur Beckett et Van Gogh. Par entrecoupements, on suit quelques-unes de ses rencontres: à Lausanne, il retrouve d’anciens camarades de classe néonazis. Par alternance on en revient à Benjamin, qui, de son côté, fuit l’Allemagne fasciste, s’installe chez un ami à Ibiza, cette île au profil antique. Il écrit sur le sort de l’Europe et de sa culture. Il se promène en solitaire tenace, tombe amoureux, agace. Il esquisse les échappatoires au totalitarisme: «rien de ce qui n’a jamais eu lieu n’est perdu pour l’Histoire», écrit-il. Ainsi l’homme «plaide pour la faiblesse, pour les laissés-pour-compte, les victimes», note Pajak. Cependant Benjamin, voyant l’ennemi triompher, se suicidera en 1940 à la frontière espagnole, mettant fin à une trajectoire remarquable.
Les anecdotes personnelles de Pajak se concilient d’une manière bluffante aux pérégrinations géographiques et intellectuelles de Walter Benjamin. En regard, s’inspirant des mots sans pour autant en prendre la dictée, les dessins à l’encre de Chine s’installent en pertinentes digressions. Sous l’illustration, un filet de texte, un paragraphe qui sans crier gare peut se répandre sur les pages suivantes. C’est à un voyage que nous invite Frédéric Pajak: au cours des étapes, la sensibilité d’artiste de l’auteur se double d’une pensée vibrante d’à-propos.

Kurzkritik

Manifeste incertain I, de l’auteur franco-suisse Frédéric Pajak, réunit les carnets de notes et de dessins de l’auteur, «fragments surgis de partout, faits de paroles empruntées et jamais rendues». S’y invitent de longs passages retraçant les pérégrinations intellectuelles et géographiques de Walter Benjamin. Les réflexions des deux hommes se combinent et se complètent pour prendre le pouls de deux époques. S’inspirant des mots sans pour autant en prendre la dictée, des dessins à l’encre de Chine proposent, plus qu’une illustration, une interprétation du texte. (ej)