Séismes

Jérôme Meizoz

Tableau impressionniste d’une bourgade durant la décennie 1970, Séismes raconte le parcours troublant d’un enfant vers l’âge d’homme. Sidéré par la perte de sa mère et l’étrangeté des adultes, le narrateur égrène ses récits de chocs, instants rares où la vie se livre à son maximum d’incandescence. Accordée à l’oralité des rues, sa voix dit la sensualité des odeurs, du toucher dans un récit à l’épaisseur singulière. Dans tout ce livre règne une gaieté cruelle, proche de celle d’un Fellini ou d’un Prévert, pour tenir en respect la «tristesse qui fermente en silence comme un vin abandonné».

(Quatrième de couverture)

Entretien avec Jérôme Meizoz

von Christian Ciocca

Publiziert am 27/03/2013

Pour moi, le mot fiction veut dire : liberté

Jérôme Meizoz : Depuis Fantômes en 2010 [avec le peintre Zivo, Éditions d’en bas], j’ai découvert cette liberté qui consiste à reconstruire des situations tout en étant soucieux de dire la vérité d’une expérience, telle que je la ressens. La liberté de ne pas se contenter des éléments factuels, recomposer un univers avec parfois des passerelles fictives qui agrègent des perceptions sans se réduire à un simple compte-rendu du vécu.

Christian Ciocca : Pourtant, depuis le premier récit Morts ou vif [Zoé, 1999, Livre de l’année de la Fondation Schiller 2000], cette liberté fictionnelle n’était-elle pas déjà à l’œuvre?

Je m’étais donné comme objectif  de faire un récit factuel très précis. Un des modèles, d’ailleurs cité, était Annie Ernaux, avec cette volonté de rester au plus près de l’ordinaire, de nommer les choses, de s’en tenir aux expériences, aux émotions vécues. Je ne me serais pas donné le droit de jeter des ponts fictionnels.

L’écriture quasi ethnographique d’Annie Ernaux rejoint celle de Marie-Hélène Lafon [Les derniers Indiens], de Pierre Bergounioux [Miette] ou de Pierre Michon [Vies minuscules]. Ces auteurs ethnographient-ils vraiment leur vécu?

Ce qui m’a frappé, c’est la réception de mes textes selon les lecteurs. Marie-Hélène Lafon précise que, pour elle, cela est très important. Dans sa région, le Cantal, les gens la lisent de manière assez factuelle. En même temps, elle déplace des éléments pour qu’on ne puisse pas reconnaître strictement un personnage ou une situation. Je pense que je procède de la même manière, même si Lafon entre à mon sens dans une structure romanesque complète. Dans Séismes, je ne crois pas avoir construit une structure entièrement fictionnelle, j’ai peine à l’expliquer, c’est encore un peu hybride. Si on accrédite aujourd’hui ce type d’écriture «ethnographique», c’est sans doute dû au fait que l’ethnographie s’assume de plus en plus comme un récit subjectif et se trouve à proximité du récit littéraire qui, tout en étant subjectif, s’empare d’éléments du monde social à la manière d’Ernaux ou Bergounioux. Je me situe dans cette tradition sans innover par rapport à eux, mais en racontant mon propre monde, le Bas-Valais sur une quarantaine d’années, depuis ma naissance en 1967.

En revanche, l’innovation ne viendrait-elle pas chez vous d’une rupture par rapport à l’écriture plus lyrique des écrivains valaisans qui vous ont précédé comme Maurice Chappaz?

Oui, cette tentative de fiction permet sans doute cette rupture ou la recouvre et je ne m’inscris plus du tout dans la lignée d’un Chappaz ou d’autres qui ont chanté la Vallée éternelle, l’Eden caché, etc. Je cherche le revers de la médaille du Valais, mais j’aurais procédé de même si j’étais né dans le canton de Fribourg. En regardant ce lieu, j’y décèle la violence des ruptures qu’il a subi ces dernières décennies, la suite en somme de ce qu’a décrit Chappaz : l’entrée dans la modernité des années 1940-50, la fin de la paysannerie, la modernité technique. Je m’occupe d’une modernité plus tardive autour des années 1970-80, la mobilité, la fin de la religion structurant la vie communautaire, les amours contingentes, etc.  Avant tout, je m’intéresse à la violence cachée et, à cet égard, je me sens plus proche d’une Corinna Bille!

Fait troublant, notamment dans le dernier livre Séismes: vos personnages sont violentés par la vie sociale, le poids communautaire, la marginalité excluante mais vous ne les violentez jamais, même dans des passages plus ironiques…

Sans doute, est-ce une question d’émotion. Mon écriture serait-elle une réplique à une agression ou une prise de position ferme, une défense? De fait, je conçois mon livre plutôt comme un mémorial d’une culture qui se transforme, d’un temps que j’observe et dans lequel je suis impliqué, mémorial très subjectif bien que je censure ma propre émotion, mes colères face à ce monde. Après, l’inconscient fait aussi son travail et apparaît dans le texte par des images et des situations qui s’imposent sous ma plume.

Subjectif peut-être mais les vingt-quatre récits de Séismes privilégient le neutre, le on collectif. Rapport dépersonnalisé à la langue?

Ma première question n’est pas de me dire : quelle langue vais-je inventer ? En premier lieu des images me viennent et cernent des situations que je veux raconter. Je prends des notes puis j’écris sur ce matériau. Dans Séismes, j’occupe le point de vue d’un jeune garçon  au début de l’adolescence qui voit le monde sans comprendre tout ce qui lui arrive et perçoit avec une certaine naïveté les choses et les dit dans une langue de fausse candeur. Attendant pour plus tard les explications que le narrateur, plus âgé, possède quant à lui en partie. Les récits se construisent par l’oscillation entre ces deux regards.

Bien que l’enfant, dans sa langue simple, s’oppose au regard « sociologique » plus objectivant que pourrait adopter le narrateur adulte.

Il est vrai que sous ma plume venait parfois pointer le regard du sociologue surtout face à un malheur social auquel on aimerait fournir une explication, même si la grille théorique prédéterminée tient aussi de l’illusion. Je n’y crois pas non plus! Tout de même, je tenais à opérer une distinction entre les perceptions ou les émotions du jeune homme et le regard plus panoramique vu dans l’après-coup. Ma langue surgit de plusieurs strates d’influences, de lectures, des écrivains de l’oralité que j’aime bien, les univers mentionnés de Lafon, Bergounioux, Michon, ma propre expérience du français de la rue, les expressions que j’ai glanées ou celles des êtres qui ont inspiré mes personnages. Je note ces tournures sans les reprendre telles quelles, c’est plutôt des mélodies mais j’évite le parler local qui ferait «document», sauf une seule phrase en patois car j’en place une dans chaque livre, par principe, à la manière d’un jeu, comme chez Raymond Queneau. Ma propre voix doit s’accorder à la situation que je cherche à cerner ou alors le texte n’aboutit pas.

Moteur puissant des récits : la petite voix de l’enfant fait avancer la grande voix de l’adulte. Le petit est dans le grand, insinuant une lecture verticale du texte.

Ce n’est pas concerté mais il pourrait s’agir d’un jeu de poupées russes, d’emboîtement. En fait, l’enfant devient un petit enquêteur du manège des adultes qui ne lui disent pas toute la vérité, les signaux d’une discordance entre l’apparence et la réalité. Son rôle est de démasquer son environnement sans que Séismes ne se résume à un récit du soupçon. Par ailleurs, pour rester fidèle à cette langue enfantine, j’ai dégraissé le vocabulaire en le vidant de tout lyrisme comme ça a pu être le cas dans Fantômes où la nature apparaît encore comme un rachat possible. Dans mon dernier livre, même au bord du Rhône, le lyrisme s’est absenté...

Propos recueillis en mars 2013 au domicile de l’auteur.
A signaler aussi la réédition en poche d’un titre épuisé,
Destinations païennes, [2001], Minizoé, mars 2013.

Kurzkritik

L’écrivain et sociologue valaisan Jérôme Meizoz, enseignant à l’Université de Lausanne, vient de publier aux Éditions Zoé Séismes, l’éveil sensible d’un enfant et adolescent dans le Valais des années 1970 par vingt-quatre récits étendus sur une quarantaine d’années. D’une écriture resserrée, exprimant les non-dits, les violences, les mystères relationnels et sexuels, Meizoz signe un de ses plus beaux témoignages littéraires sur un monde en mutation, le Village, où la mère du narrateur s’est donné la mort.
Zivo, qui avait illustré Fantômes (en bas, 2010) par de superbes aquarelles, crée une nouvelle fois sur un court texte de Meizoz, Pénurie, un foisonnant univers graphique où l’imaginaire de l’écrivain est magnifié par le pinceau de l’artiste.

(Christian Ciocca, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)