Sans peau [Grisù]

Pierre Lepori

Samuel a vingt-trois ans, il est en prison, il a déclenché sept incendies et tourne en rond dans sa cellule. Il regarde la neige tomber sans cesse. Il répond aux questions des psychologues et des avocats. Dans son passé, le vide des mots et les raisons comme un mur blanc. Dehors, Carlo, ayant tout perdu dans un incendie, a commencé à écrire de longues lettres à Samuel pour essayer de comprendre son geste. Mais il finit par lui raconter sa vie, entrevoyant en lui le fils qu’il n’a pas su accepter et dont il commence à ressentir le manque. Alors que le monde se manifeste à travers des catastrophes – éruptions, cyclones, incendies –, entre celui qui brûle et celui qui a été brûlé un dialogue s’établit qui, de silences en accélérations brusques, entraîne le lecteur dans une réflexion poignante sur l’homosexualité, la culpabilité et le pardon.

(Editions d'en bas, traduit et adapté de l'italien par l'auteur lui-même, titre du roman italien: Grisù. Romanzo, Bellinzona, Casagrande, 2007)

Coup de grisou dans la mine inconsciente

von Christian Ciocca

Publiziert am 05/08/2013

Inspiré d’un fait divers, le premier roman de l’auteur et poète tessinois publié en italien (Grisù, Edizioni Casagrande, 2007) est sorti dernièrement en français adapté par ses soins. Lepori met en scène une correspondance univoque qui  confronte le vécu d’une victime face à son jeune bourreau, incendiaire d’une vingtaine d’années.

Carlo, la cinquantaine marquée par la mort de sa femme, l’éloignement de son fils homosexuel, abasourdi mais non haineux, adresse à Samuel, pyromane de vingt-trois ans, des lettres de plus en plus empathiques pour tenter de comprendre son geste destructeur: l’anéantissement par le feu de sa maison et des traces matérielles de sa vie. Ne subsistent que ses souvenirs, ses douleurs et l’envie d’éveiller la conscience du criminel.

Coupable à ce jour de sept incendies, dont le sixième a brûlé très gravement un bébé de dix-huit mois surnommé Aktaros, l’incendiaire rumine en prison son enfermement, sourd à lui-même, vaguement honteux mais rétif à tout contact, notamment les incursions du psychologue, le docteur Martin, et les visites de son avocat visant tous deux par expertise à diminuer la responsabilité pénale de Samuel.

Deux huis-clos

Entre l’enfermement carcéral de l’un, aggravé par son mutisme, et la solitude désolée de l’autre, entre le bourreau et l’une de ses victimes, un lien, tenu, se tisse au long du récit: la confession épistolaire de Carlo. Veuf et père d’un fils, Piero, dont il n’a pas compris la préférence sexuelle, sans doute le quinquagénaire cherche-t-il par ses lettres, au-delà d’une vindicte, à recomposer son parcours détruit par les flammes et les malentendus. En parlant de soi comme un hameçon lancé au hasard, Carlo ferre la curiosité voire la possible sympathie de Samuel. Encore faudrait-il que ce dernier accède à ses propres gouffres, s’explique sa pyromanie répétitive que son passé familial ne suffit pas à dévoiler. Cadenassé en lui-même en un mouvement faussement introspectif, le jeune criminel formule ses plaintes comme des litanies, incapable d’altruisme et de véritable attention vitale. L’opacité du personnage n’interdit pas seulement l’éclairage psychologique, il agit comme le véritable nœud de l’intrigue: le mal sans limite et sans motivation, sans cause légitime, le mal ontologique qu’en pyromane dédoublé il ne comprend pas, au même titre que ses accusateurs, son psychologue, son avocat, sa famille et même son correspondant.

Fils, neveu et frère de pompiers, Samuel s’est-il construit en creux contre l’engagement des siens, secouristes de la première heure aux nuits de veille et d’intervention épuisantes? A son père incapable d’écoute et de paroles après une lutte contre le feu, le fils a préféré la fuite dans la virtualité primitive de l’enfance: l’imaginaire des dessins animés et des bandes dessinées. Sur le petit écran, il y a apprécié les péripéties de Grisù, un petit dragon qui voulait devenir pompier. Une vocation évidemment contre-nature quand on est cracheur de feu! Cette réminiscence enfantine revient à plusieurs reprises dans le déroulement romanesque comme élément comique face à l’incandescence des crimes mais aussi telle une image innocente que l’incarcéré va rejeter rageusement. Confondant sans doute la vocation de Grisù avec son incapacité à guider sa vie, Samuel ne peut entendre la voix de fausset du petit dragon que de manière grotesque.

Parcours d’écorchés

En fin dramaturge, par ailleurs rompu aux ressorts des dialogues qu’il fréquente assidûment en critique de théâtre, Lepori a conçu ses deux huis-clos sans se soucier d’analyse psychologique ni d’enquête juridique. La culpabilité de Samuel est avérée dès le début, le désarroi de Carlo se mue progressivement en élan vital. Deux protagonistes dénudés et même dévêtus de leur peau protectrice, littéralement écorchés pour des raisons adverses.

Carlo s’est enfermé dans le déroulement rapide de son existence sans s’interroger à temps sur les désirs de ses proches, Samuel s’est muré dans un mutisme par rejet des siens et un vide existentiel qu’aucun désir pour les filles ou les garçons n’a pu dévier de sa pulsion mortifère. Face à face, un distrait repenti se heurte à un pervers sans véritable remords. Cet antagonisme prenant pourrait appeler à une lecture allégorique de la vie. Qu’incarnent ces deux personnages sinon une forme d’absurdité de toute action, fût-elle altruiste?

Antérieur à sa trilogie Sexualité parue dans les trois langues nationales, italien, français et allemand,(Casagrande, Editions d'en bas, Die Brotsuppe, 2011) Sans peau expérimente l’aporie des monologues, l’impuissance à atteindre l’autre dans son for intérieur. Cernés par cette incommunicabilité, les protagonistes n’ont guère d’autre choix que de l’humilité face à leur vie. Carlo rapièce morceau par morceau les relations avec son fils perdu de vue, devenu écrivain de livre pour enfants, tandis que Samuel laisse le tempérament hivernal, la neige qui enveloppe la prison, le glacer petit à petit jusqu’au dénouement final.

Roman méditatif sur la pertinence des destinées, convoquant les grandes forces de la nature - volcans, tsunami, incendies désastreux - Sans peau désamorce la notion de rebondissement pour lui préférer une vision poétique: tant les feux criminels que les météores s’imposent comme une autre dimension de la vie, un hors temps dont les hommes sont également prisonniers. Déprise qui abandonne les humains à leurs penchants, dans la réparation ou la destruction du lien, et autorise le lecteur à conclure comme bon lui semble… en véritable dramaturge.