Confessions des lieux disparus

Bessa Myftiu

Peindre des événements tragiques avec un pinceau comique afin de triompher de la détresse: tel est le point de vue choisi par Bessa Myftiu pour raconter l'histoire de sa famille. Mêlant habilement désenchantement et dérision, elle évoque pour nous un monde étrange, celui d'une maison, d'une rue et de ses habitants dans l'Albanie d'Enver Hodja, où coexistent un totalitarisme délirant et des mours encore patriarcales. Dans ce paysage bizarre, peuplé de personnages extravagants et insolites, la haine voisine souvent avec l'amour. Haine et amours, souvent malchanceuses, racontées avec humour et finesse - un ton peu habituel chez les auteurs qui ont écrit sur le socialisme!

«C'est passionnant, beau, hilarant, singulier, bouleversant. Cent passages seraient à citer. L'écriture est admirablement efficace.» (Amélie Nothomb, préface)

Critique et entretien avec l'auteure

von Rennie Yotova

Publiziert am 19/10/2006

Le désir de l'Europe de la génération perdue

L'Albanaise Bessa Myftiu est une des rares auteures d'expression française de son pays. Son premier roman Ma légende (L'Harmattan, 1998) préfacé par Ismaïl Kadaré fut remarqué pour son écriture forte et prenante engagée dans le labyrinthe des sentiments contradictoires. Installée depuis 1992 à Genève Bessa Myftiu a écrit une thèse sur Nietzsche et Dostoïevski: éducateurs! (Nice, Paradigmes, 2005) et se consacre à l'enseignement.

Elle commence à écrire de la poésie dès l'âge de sept ans dans l'Albanie communiste où les premières sources d'inspiration étaient inculquées par l'éducation patriotique. Son premier poème était donc consacré au soldat héroïque. «La chose la plus éloignée de mon esprit, c'est l'armée» – confie Bessa Myftiu aujourd'hui et pourtant elle a été obligée de suivre une formation militaire comme tous ses camarades. «C'est plus facile de se construire contre quelque chose» affirme l'écrivaine, persuadée que l'expérience du totalitarisme a été formatrice pour un esprit révolté. «J'ai l'impression que le regard de Calvin est beaucoup plus dur que le regard de la dictature, car le premier est intégré.» lance l'écrivaine, non sans défi.

Confession des lieux disparus, honoré par une préface d'Amélie Nothomb, raconte les souvenirs d'enfance de la narratrice en dépassant largement son vécu personnel pour recréer la vie d'un quartier, la survie par le rêve et la dignité, dans une Albanie communiste gouvernée par Enver Hodja. En vraie conteuse de l'Orient Bessa Myftiu tisse une trame continue de la narration par le procédé très original de laisser les chapitres s'enchaîner avec un mot qui ressurgit au milieu de la phrase pour devenir titre: «En réalité, La Rue, était déserte.» Voilà comment est introduit le titre du deuxième chapitre. Le roman s'ouvre par la personnification de la Maison de l'Enfance qui «a opté pour le suicide», complètement déséquilibrée, affolée devant la construction moderne en expansion. Nostalgique du passé, la narratrice l'est certainement. D'un passé où les gens créaient des liens de solidarité pour survivre. Elle cherche en même temps à garder la mémoire de ce passé: Mehmet Mytfiu, son père, était l'un des premiers dissidents, rendu «invalide de quatrième groupe», ce qui signifiait qu'il ne pouvait pas exercer d'activité intellectuelle. Après une cure à l'hôpital psychiatrique, on lui interdit l'exercice de son métier de professeur et il devient vendeur de cigarettes. Bessa Myftiu est en train de traduire en français le roman pour lequel son père a été condamné par le régime communiste, ce roman qui a changé la vie de la famille. Le père n'a jamais cru que sa fille possédait un vrai talent. La narratrice dans Confessions des lieux disparus plaisante à ce sujet: «Ce n'est pas peu d'avoir du style et du goût, me répétait-il; les vrais poètes naissent seulement une fois par siècle. Je n'avais pas de chance, car le destin avait déjà élu Ismaïl Kadaré.» (p.111)

Livre de deuil de l'enfance ou de nostalgie d'un passé à jamais révolu? Confessions des lieux disparus est un roman situé dans l'Albanie d'Enver Hodja, dont le grand mérite est d'avoir choisi la dérision pour parler du totalitarisme. Excellente conteuse, Bessa Myftiu dépasse le cadre de l'histoire de sa famille pour nous raconter la vie de tout un quartier avec humour et finesse. Elle recourt souvent à l'ironie: le passage où elle évoque l'obsession de la beauté qui caractérise son pays relève de l'absurde: «Ce n'est pas possible! C'est incroyable! Ils disent qu'Enver Hodja était un dictateur, un tyran, un despote, un oppresseur, un dégénéré, un fou, un paranoïaque, un démon, une brute, et ils concluent toujours par la même phrase: mais qu'il était beau!» (p.55).
Bessa Myftiu a eu l'amabilité de nous accorder un entretien.

Vous avez vécu les années du communisme en Albanie. En avez-vous souffert? Étiez-vous malheureuse sous le communisme?

Je pense que j'ai souffert, mais je n'étais pas malheureuse. C'est beaucoup plus facile de se construire contre quelque chose que quand on n'a rien à quoi se confronter. Ayant un père persécuté, ma souffrance était héroïque. Je savais qui étaient les méchants depuis l'âge de cinq ans. Mais j'ai essayé toujours de fuir la souffrance. J'ai pris la décision à quinze ans de ne pas dire en public mes opinions politiques, parce que, comme toute l'Albanie était une prison, cela ne valait pas la peine d'aller dans la cellule la plus affreuse. Et j'ai dit à mon père: «Je veux devenir professeur à l'université et pas vendeuse de cigarettes comme toi.» Donc, je n'étais pas malheureuse en Albanie. Je pense que la première cause de bonheur ou de malheur se trouve en soi. Il y a des gens qui ne sont pas malheureux, même en prison.

Dans Confession des lieux disparus vous parlez de la dictature, vous parlez de ce régime communiste, mais ce n'est pas un livre triste, tragique, c'est un livre qui décrit un monde très vivant, très joyeux qui peut se construire malgré et contre ce régime qui voulait contrôler la vie des gens; il y a les petites joies, il y a des rapports humains qui sont très forts, il y a les rêves, il y a tout un univers palpitant qui est là et je pense que le communisme n'a pas pu tuer le côté humain, malgré tout.

Au contraire. On a l'habitude de dire chez nous: «Ils sont des amis de prison.» C'est-à-dire des amis à vie. Parce que quand les conditions extérieures sont difficiles, il y a une solidarité qui naît et qui épargne aux gens les catastrophes. Ils sont soudés et ont l'occasion de vivre une harmonie extraordinaire qui devient de l'indifférence au moment où on n'a pas besoin de l'autre pour survivre. Pas seulement les Albanais, mais même les ressortissants de l'Allemagne de l'Est regrettent d'avoir perdu cette solidarité que, paraît-il, seule la pauvreté et les conditions difficiles de vie sont capables de créer spontanément. Mais il faut savoir aussi qu'il y avait les très malheureux, les prisonniers et les déportés dans des camps. J'ai eu la chance de ne pas être là. J'ai eu aussi la chance de vivre la solidarité, l'amitié de quartier et de faire partie d'une famille soudée.

Votre père n'a jamais réussi à publier ses livres en Albanie?

Non, mais maintenant il a publié tous ses livres, il continue à écrire. Un de ses livres où il parle des camps de concentration est publié en français aux Éditions Noir sur Blanc, et le deuxième livre, ce fameux livre qui s'appelle L'écrivain, j'ai commencé à le traduire. Il me reste un travail d'une semaine. J'ai traduit le deuxième livre et puis je l'ai proposé à des éditeurs, le livre qui a changé la vie de notre famille. C'est un des premiers livres dissidents de l'Europe de l'Est, écrit par quelqu'un qui croyait au communisme et y a cru toute sa vie. Il était parmi ceux qui ont participé à la construction du communisme. J'aimerais que le livre soit publié pendant que mon père est encore vivant. Il est très important comme document historique couvrant la période de 1950-60. Il a été écrit en 1964.

On voit dans Confessions des lieux disparus que vous avez un lien très fort avec votre père. Est-ce que l'écriture est pour vous aussi une espèce de devoir à l'égard du père? Un désir de continuer la tradition familiale en allant plus loin?

Non, je pense que tout simplement depuis petite j'aimais lire. Mon père n'a jamais rien fait pour m'inciter à la lecture ou à l'écriture. Je voyais les livres dans la bibliothèque, les livres qu'il empruntait aussi et je les lisais. Et après on discutait. Par contre je pense que j'étais son amie, parce ses collègues étaient des gens presque analphabètes, ses amis intellectuels avaient peur de le fréquenter, parce que mon père était dissident et malade mental. Donc leurs chemins étaient séparés. S'ils le voyaient dans la rue, bien sûr, ils le saluaient, mais la vie les avait séparés. Ma mère ne s'intéressait pas à la littérature et à la philosophie, donc le seul auditoire auquel mon père pouvait lire les citations de Hegel, de Marx, c'était moi. Ma sœur aînée est une femme très pratique qui s'intéressait au ping-pong et à la musique, mon frère était trop petit, donc moi, depuis l'âge de neuf ans j'entendais: «Je pense que Hegel a eu plus raison que Marx, parce que…» Et puis j'entendais des citations de Hegel, j'entendais des citations de Lénine. Ce qui fait que quand j'ai commencé à lire de la philosophie ce langage était très familier pour moi.

Vous ne vous sentez pas exilée en Suisse?

Non, parce que j'ai également été « une exilée » chez moi. Ici, j'ai l'excuse d'être étrangère, donc je peux être différente, mais être différent dans son pays, c'est une souffrance beaucoup plus grande, parce qu'on n'a pas d'excuse. Je pense que ma vie en Suisse doit beaucoup au professeur pour lequelle je travaille, Mireille Cifali. Quand j'ai fait le diplôme d'enseignant de français pour les non-francophones, c'était dans le but de quitter la Suisse; ici je n'avais aucun besoin de ce diplôme. Je pensais aller ailleurs, rentrer peut-être enseigner le français en Albanie. Donc ce diplôme était fait pour partir, mais partir avec un bagage. Quand j'ai commencé à travailler comme assistante de Mireille Cifali, je me suis sentie bien en Suisse. Je pense que cette femme est la raison pour laquelle j'y suis restée.

C'est votre directrice de thèse, avec qui vous avez publié également Dialogues & Récits d'éducation sur la différence…

Oui, elle est psychanalyste et historienne. Après avoir fait des études de lettres, après avoir travaillé comme enseignante, elle s'est rendu compte que dans les métiers de l'humain le professionnel a besoin de faire un travail sur soi, afin de ne pas transférer sur l'autre ses propres problèmes, et, en sens inverse, afin ne pas prendre sur lui ce qui peut lui être dit dans le cadre professionnel, par exemple pour un enseignant ce qu'un enfant peut dire à l'école. Son cours «Dimensions relationnelles et affectives des métiers de l'humain» est très suivi. Pendant la formation comme enseignants de français, nous avions le droit d'avoir un cours hors faculté. Et une Russe m'a dit: «Peut-être que ce cours-là t'intéresserait.» Comme c'était à 8h. du matin, c'était le premier cours que j'avais biffé. Mais je me suis dit: «Puisqu'aucun des autres cours ne me plaît, essayons de voir celui-là pour que je le biffe en connaissance de cause.» Et quand je suis entrée dans la grande salle, l'auditoire B106, j'ai entendu quelqu'un qui parlait de l'âme: c'était comme une lumière qui m'éclairait. Je me suis dit: «Ce n'est pas possible.» Alors je suis restée là, et moi qui aime dormir jusqu'à onze heures du matin, pendant tout le semestre j'ai suivi ce cours sur les sentiments de l'humain, sur la culpabilité, l'amour, le savoir, la difficulté d'apprendre, la maladie. Quand Mireille Cifali m'a prise comme assistante en me donnant beaucoup de liberté – parce que celui qui est plein lui-même n'a pas besoin de rendre les autres esclaves – j'étais très heureuse. C'est la raison pour laquelle je suis restée en Suisse: j'ai un travail à l'Université qui me plaît énormément, le seul travail, je pense, que je peux faire avec passion.

Le français dans l'écriture, qu'est-ce qu'il vous a apporté de différent? En quoi a-t-il enrichi votre expression? Je pense que c'est quelque part naturel de commencer à écrire en français puisque vous vivez en Suisse, puisque votre public de lecteurs est maintenant un public francophone. Dans une interview vous dites que le français vous donne plus de liberté, cela signifie donc qu'il y a des choses que vous pouvez dire en français et que vous ne pouvez pas dire en albanais.

Non, ce n'est pas conscient, mais je pense que c'est une liberté de l'inconscient. Parce que grâce à mon père j'ai pu avoir en Albanie la liberté de la pensée. En ce qui concerne la littérature, moi aussi, que je le veuille ou non, j'étais contaminée par le réalisme socialiste. Mais le français m'a surtout énormément aidée à épurer le style, à ne dire que l'indispensable, ce qui fait que maintenant, quand j'écris en albanais, j'ai un style bien meilleur.

Est-ce que vous pensez que dans le français que vous écrivez l'albanais est toujours là, en arrière fond? Je ne parle pas du point de vue purement linguistique.

Tout ce que j'ai écrit appartient à l'Albanie. Tout ce qui m'a inspirée et que j'ai trouvé extraordinaire se situe en Albanie. La Suisse est un pays pour écrire et digérer après avoir vécu intensément.

Mais qui ne vous inspire pas? C'est-à-dire, vous n'avez pas envie d'écrire sur la Suisse?

Je ne peux pas dire qu'il n'arrive pas des choses en Suisse, parce qu'il suffit de lire Corinna Bille, Alice Rivaz, ou bien Retour au pays natal de Patrick Rossier, son premier livre qui m'a énormément plu, où il raconte des histoires en Valais. Mais je pense que mon cœur appartient à l'Albanie. Agota Kristof est venue ici toute jeune, mais ce qu'elle décrit est lié à son pays d'origine.

Vous avez écrit Confession des lieux disparus parce que vous aimez votre passé, pour le sauver de l'oubli? Vous considérez ce roman comme un roman autobiographique?

Non, je suis la narratrice et il existe des scènes qui ne sont pas vraies du tout. Mais il y a également des éléments que j'ai pris de la réalité, parce que ces éléments étaient tellement absurdes que je n'arrivais pas à les inventer. Ce n'est pas moi que je décris là-dedans. C'est la narratrice petite fille, ce qu'elle voit autour, toujours plus en grandissant. Et si parfois je fais partie du paysage, c'est uniquement parce que les choses qui me sont arrivées sortaient de l'ordinaire, ce n'est pas parce que cela m'était arrivé à moi.

Votre narratrice n'est jamais dans la complainte. On a l'impression qu'elle a envie de dire aux gens qui n'ont pas connu le totalitarisme: «On a vécu cela, mais on avait la force d'être au-dessus.»

Une amie me disait: «Tu ne comprends pas que la France veut se consoler en lisant des livres qui viennent de l'Est. Ils veulent lire la souffrance des autres, ils veulent s'apitoyer.» Quelqu'un qui affirme que l'être humain peut être au-dessus de telles conditions, ça agace. Et puis voir la vie avec humour, pour moi, saisir son côté comique, a été une protection. J'ai eu ce regard contemplatif dont parle Schopenhauer quand il dit que le moment de création est un moment de suspension de la souffrance. Je pense qu'inconsciemment cela a été ma bouée de sauvetage.