Le Renard et la Faucheuse

Eugène

C’est un duel d’un genre nouveau auquel vous allez assister. Celui opposant un renard à une tondeuse électrique automatique. Un de ces robots qui tond la pelouse quand les gens ne sont pas là. Ça se passe près de chez vous, dans le jardin du voisin. Une histoire qui ne pouvait se dérouler que dans notre XXIe siècle technologique. Mais c’est aussi une lutte éternelle: celle d’un être vivant contre la mort qui fauche tout. L’homme est parti en vacances et a laissé la mort dans son jardin.

(Quatrième de couverture, éditions de l'Aire)

Rezension

von Françoise Delorme

Publiziert am 04/02/2014

Dès les premiers mots, nous savons qu'une ironie, plus ou moins sombre, sera du voyage. Il est rare que les haies de thuyas annoncent quelque chose de bon.  Toujours, elles se referment sur un jardin familier, mais formaté et vide, sans âme, un «néant propre en ordre». C'est l'unité de lieu.

En quelques courts chapitres, nous rencontrons les personnages: le Renard et sa petite famille qui joue et s'inquiète en arrière-plan, de même que tous les animaux, les herbes, les arbres, tous menacés. Et une tondeuse automatique, la Faucheuse, «monstre hideux» («Qui a inventé ça?»). Elle tond, sans relâche et sans discernement.

Tout pourrait continuer sans trop de dégâts si nous ne sentions pas déjà que tout va mal aller pour le Renard dans le monde des hommes, sans compter que la nature n'est pas non plus décrite comme un havre de paix, que ce soit pour la cigale, les moineaux, les papillons, et toutes bêtes vivantes exposées au danger de vivre. Mais les actes perpétrés par les humains, c'est-à-dire «les Animaux» (la majuscule désigne un paradoxe savoureux), s'avèrent en plus d'une hypocrisie retorse; la sauvagerie n'est pas forcément du côté de la forêt.

Un chapitre, intitulé «Ils nous», pourrait convoquer le fou-rire par l'accumulation des relations contradictoires que proposent les hommes aux animaux quels qu'ils soient, sous une forme répétitive et endiablée. S'«ils nous bichonnent, nous peignent, nous exposent, nous affectionnent», dans le même mouvement «ils nous chassent, […], ils nous estourbissent. Ils nous estocadent. Ils nous hachent. Ils nous décapitent ...». Ce que la Faucheuse, automatique, saura elle aussi très bien faire et ce qu'elle fera en un temps record, sans plus de conscience et de raffinement que ceux qui l'ont produite. Comment ne pas être du côté du Renard malgré son obstination un peu butée; le «nous» concerne peut-être aussi l'humanité qui se retourne contre elle-même.

Nous comprenons le désir du renard: attaquer la bête automatique et démente, «tuer la mort». Il gagnera la première manche, aidée de la sage chouette, fidèle conseillère et maline narratrice, pas toujours entendue, hélas. Le Renard terminera en mauvais état, la Faucheuse finira par s'arrêter. «Et le silence se dépose sur le monde». Seulement un instant...

Car ce livre est une fable dont la morale veut être claire, un conte cruel qui ne mâche pas ses mots. L'auteur y épingle les jardins pavillonnaires, les montagnes de déchets, l'avidité consumériste et la stupidité quasi-criminelle, l'inconscience bornée. Il dénonce aussi la laideur de toute la mise au pas mortifère de la nature qui nous entoure et dont nous faisons partie, aussi par cette violence sans retenue. Trop d'ordre brise toute possibilité d'harmonie. Les descriptions sont sans pitié, même lorsqu'elles dérivent sur une rêveuse et charmante nostalgie d'un monde sans avions, sans gazoducs, etc...

Le style d'Eugène est particulièrement convaincant. Il passe peu à peu d'une ironie légère à une charge en règle, sans égards pour une humanité qui ne trouve guère grâce à ses yeux. Et comme c'est un pamphlet, on ne cherche pas dans la nuance, on rit, franchement.
On rit, puis on rit jaune et finalement, on pleure, de rage et d'effroi. Et relire ce livre, plus complexe qu'il en a l'air, est encore plus éprouvant. Un malaise, partagé entre colère et tristesse, monte plus vite. On voudrait que ça s'arrête, mais il n'y a pas d'échappée. C'est bien comme ça. Tout ce qu'il dit ne peut être contredit.
Voilà une lecture salutaire et, ce qui ne gâte rien, sans prétention.

Kurzkritik

Le combat d'un renard et d'une tondeuse automatique, ce serait une fable, ironique et douloureuse. On pourrait lire ce récit comme un conte initiatique, apprendre à se méfier des Animaux (les hommes et leur désir de toute-puissance) et à être prudent si on en est la victime, ici le renard, mais plus largement tous les règnes de la nature. Il s'agit aussi sûrement d'un pamphlet, violent, contre une manière autoritaire et aveugle de concevoir la vie, de la formater, de la détruire. Au début, on rit de bon cœur. Puis, l'humour se fait noir et le rire jaune. À la fin, les larmes montent aux yeux et c'est tout l'art d'Eugène et sa force de conviction.

(Françoise Delorme, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)