Béton armé

Philippe Rahmy

«La vision qu’il nous livre de Shanghai est celle d’un homme pour qui cette ville représente non pas un lieu parmi d’autres, mais un nouveau monde. C’est qu’il lui en a coûté pour l’atteindre! En notre siècle de vitesse et de facilité, Rahmy nous restitue un attribut qui fut longtemps propre au voyage: la difficulté. Il est plus près, à sa manière contemporaine, d’un Marco Polo que de nous. Les dangers que Rahmy a dû affronter ne sont pas les mêmes, mais ils sont aussi nombreux. Il en résulte un appétit de voir multiplié par le long jeûne de l’immobilité.»

(Extrait de la préface de Jean-Christophe Rufin)

Lorsque l’Association des écrivains de Shanghai l’invite en résidence, à l’automne 2011, Philippe Rahmy saisit cette chance, synonyme de péril. Fragilisé par la maladie, il se lance dans l’inconnu. Son corps-à-corps intense avec la mégapole chinoise, «couteau en équilibre sur sa pointe», «ville de folle espérance et d’immense résignation» donne naissance à un texte de rires et de larmes, souvent critique, toujours tendre, mêlant souvenirs d’enfance, rêves et fantasmes à la réalité. Bien plus qu’un récit de voyage, Béton armé est un flot d’images et de pensées que seule l’écriture a le pouvoir de contenir et de restituer.

(La Table Ronde)

Une plongée dans Shanghai et dans soi-même – avec douleur et émerveillement

von Ruth Gantert

Publiziert am 28/10/2013

«J’ai plus de quarante ans. Je n’ai jamais voyagé. Je pensais que je finirais ma vie comme je l’avais menée, réglée par les rituels permettant d’atténuer les effets de ma maladie.»

La maladie qui affecte ce je, poète et narrateur de Béton armé, n’est jamais nommée, mais évoquée à plusieurs reprises; elle se dévoile au fil du texte. Il s’agit là d’un «mal héréditaire» transmis au fils par son père, lui causant déjà des fractures dans le ventre de sa mère, puis l’obligeant à rester alité pendant une grande partie de son enfance et de son adolescence, parce que le moindre mouvement, le moindre heurt peut casser ses os délicats.

«Je me suis fait plus de cinquante fractures. C’est peu. D’autres malades se font des centaines. J’ai de la chance dans mon malheur.»

Cette vie marquée par la maladie semble nier la possibilité d’un déplacement physique, et être vouée tout entière aux voyages intérieurs, par et à travers la langue. Et pourtant, une phase de répit dans la maladie coïncide avec une invitation de l’auteur en Chine. L’Association des écrivains chinois convie en effet le poète suisse, d’origine allemande par sa mère et égyptienne par son père, à se rendre à Shanghai où on lui offre un appartement pendant deux mois. Or, il faut encore attendre les analyses médicales de l’état de sa santé, menacée par un problème cardiaque.

«Ce sera donc la Chine… ou le bloc opératoire. Je déchire l’enveloppe. Elle contient un rébus de chiffres se résumant d’un mot: voyage!»

Béton armé est le récit fulgurant du séjour à Shanghai, traversé par deux sensations que le poète rattache à la naissance de tout être humain, mais qui caractérisent spécialement un homme marqué par la souffrance lors de sa découverte d’un continent: la douleur et l’émerveillement. Cinquante-deux chapitres brefs écrits dans une prose poétique plongent dans la vie de la métropole habitée par des foules qui peuplent les rues, les immeubles, les parcs, les bouches de métro. Souvent, les chapitres partent d’un endroit précis, d’une description concrète, pour lui conférer ensuite une valeur universelle. Après des phrases courtes, factuelles, le récit prend son élan et entraîne les lecteurs dans un flux imagé et vertigineux. Ainsi, à son arrivé, le regard du poète se pose sur une femme enceinte, au milieu de la cohue.

«Soudain, une femme enceinte se retourne. Elle s’arrête dans un grondement de poubelles. Le gyrophare d’un camion-benne passe sur elle. Elle clignote comme un hologramme. Elle est grande. Sauf son ventre qu’elle soutient à deux mains, son corps est décharné. […]
C’est maintenant la vie incarnée, à cet instant à ce lieu précis, qui explose devant moi, pour moi, et qui m’éveille, et qui m’enfonce la tête entre les cuisses de cette femme, à l’intérieur de son ventre où se concentre toute la chaleur de son corps, et qui me fait naître à six heures du soir, là, dans cette rue, dans la peau de tous les individus seuls au monde, de tous ces pauvres types, de toutes ces pauvres filles crevant de faim et de désir.»

L’observateur européen est effrayé par la cruauté, la violence et l’indifférence de la ville, où un être humain peut se faire écraser sans que personne ne réagisse. Il constate amèrement la cupidité, la soif de consommation et le manque de démocratie qui caractérisent la société, mais il est aussi submergé par le «remous sensuel et magnétique» qui traverse la ville. Le regard qu’il porte sur la réalité étrangère est profond mais aussi empreint d’humour.

«Pensée du jour: manger avec des baguettes et comme courir dans un cauchemar, une suite de mouvements précipités qui ne font pas progresser d’un pas.»

À l’instar d’Henri Michaux cité en exergue, et d’autres grands écrivains «voyageurs» comme Blaise Cendrars et Nicolas Bouvier, Philippe Rahmy écrit bien plus qu’un récit de voyage: il s’agit également d’un poème intime et d’une réflexion philosophique sur la vie humaine, sur la lecture et l’écriture. Béton armé est un ouvrage dense et parfaitement construit. Si le livre commence par l’arrivée en Chine et par une naissance, il finit, avec le départ, sur le récit d’une mort. La ville devient ainsi métaphore de l’existence humaine, et même plus: le voyageur se reconnaît dans Shanghai.

«Tout se passe comme si je trouvais un double dans chacun des immeubles qui m’entourent, comme si nous étions coulés dans le même moule, comme si nous étions des édifices emplis de voix humaines, un grand vide dans une enveloppe de béton armé.»

Ce qui fait fonction de béton armé, pour le poète, c’est la langue: qu’il s’agisse de ses lectures ou de son écriture, les phrases constituent les «tiges d’acier» qui se plantent non seulement dans son fragile squelette réel, sa «charpente, une sorte de ciment liquide», mais aussi dans la construction de son moi profond et de son œuvre. L’analogie entre la ville exotique et le poète trouve une mise en abyme dans la fameuse gravure du rhinocéros de Dürer, évoquée à plusieurs reprises. Dürer n’avait jamais vu cet animal inconnu en Europe, mais il s’était inspiré pour son œuvre d’un dessin antérieur. Le poète, qui constatera à la fin de son voyage : «Je n’ai rien vu», s’est pourtant laissé prendre au «petit jeu des analogies». Mais quel est l’objet exotique, et quel est le «déjà connu» auquel on le ramène ? On apprendra que l’enfant malade, alité dans un village jurassien, obligé de porter un casque, était justement surnommé «rhinocéros».

Dès lors, les interrogations face à la mégapole sont aussi celles que le poète s’adresse à lui-même, qu’il s’agisse du rapport entre l’individu et la collectivité, ou des vestiges du passé dans le présent, souvenirs chéris ou refoulés.
La description de la ville fait alterner des tableaux de foule à des observations d’individus à qui le poète dédie de brefs portraits éblouissants: la vieille mendiante, le clochard, le pêcheur aux cormorans, les deux prostituées voisines qui lui glissent des prospectus de call-girls sous la porte, la strip-teaseuse dans le métro, la fille aux mains rougies qui sert le thé, et jusqu’au chien albinos du parking acquièrent en quelques phrases une présence inoubliable. Mais la question de l’individu et de son rapport avec le collectif se pose aussi pour le poète lui-même: quelle place l’enfant malade, puis l’homme handicapé occupe-t-il dans la société? Lui qui ne peut se fondre dans une foule ni en Europe, où sa maladie le singularise, ni en Chine où il est le «blanc» qu’on met en vitrine, comment s’intègre-t-il dans la communauté? Au centre du récit, des souvenirs d’enfance saisissants évoquent des accès de violence et de méchanceté qui permettront à l’enfant malade de se sentir finalement du côté des forts.
L’auteur adulte, agacé par le rôle de «faire-valoir» que lui adjoint l’État chinois, cherche dans l’art des répliques individuelles au langage du Pouvoir. Il rend visite à l’artiste et dissident chinois Ai Weiwei. Et, comble d’audace, lors d’une réunion des écrivains chinois, il évoque la Shoah et son effet sur la littérature européenne pour poser la question de la Révolution culturelle et de son impact sur la littérature chinoise. Il n’y aura pas de réponse – la tentative de comprendre se heurte au silence.

«La motocyclette pétarade encore. Comme elle, l’écriture n’a d’autre but que de briser le silence.»

Philippe Rahmy brise le silence avec une œuvre dont la force, la sensibilité et la musicalité continuent à résonner bien après la lecture.

Kurzkritik

Le cinquième livre de Philippe Rahmy est le récit fulgurant d’un séjour à Shanghai, traversé par la douleur et l’émerveillement. Atteint de la maladie des os de verre, le poète fait son premier long voyage. Il plonge en cinquante-deux chapitres brefs dans la vie de la mégapole habitée par «toutes les foules de Canetti», en descendant aussi en lui-même à travers de saisissants souvenirs d’enfance. Récit de voyage, poème intime et réflexion philosophique sur la vie humaine, sur la lecture et l’écriture, Béton armé éblouit par une prose poétique dont la force, la sensibilité et la musicalité continuent à résonner bien après la lecture.

(Ruth Gantert, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)

Presseschau (Auswahl)

Même si quelques aphorismes paraissent arbitraires, c’est une réussite stylistique, poussée par l’urgence: saisir la ville cobra avant d’être hypnotisé par elle. Odeurs, bruits et lumières pulsent, le texte est un «remous sensuel et magnétique». Shanghai devient un poème, une déflagration d’une virulente beauté… (Julien Burri et Isabelle Falconnier, L'Hebdo, 29.08.2013)

Vivant adulte le choc d’un premier voyage et la magie de la découverte, l’auteur les restitue avec ce point de vue neuf, partial bien sûr, mais qui captive justement par ses questionnements et ses éblouissements, sa générosité, sa culture, son humour, une immense curiosité et une sorte de douceur fraternelle. [...] On savoure cet entrelacement du dehors et du dedans, du regard et de l’objet, cette danse entre la ville, le corps et l’écriture. «Ce qu’on écrit dépasse ce qu’on est», note encore Philippe Rahmy. Béton armé en est la preuve éclatante. (Anne Pitteloud, Le Courrier, 7.09.2013)

Béton armé n’est pas un récit de voyage, c’est le choc violent des impressions – obscènes, percutantes, fraternelles – qui fait jaillir ce qui était enfoui et qui se traduit dans une langue imagée, directe, musicale. (Isabelle Rüf, Le Temps, 7.09.2013)