Le Tapis de course

Michel Layaz

«J'ai hésité à lui envoyer un coup de poing. Mon bras s'est raidi, dur comme une barre à mine. Le garçon en face de moi avait un visage blanc et des cheveux noirs qui partaient par mèches dans tous les sens. Jamais personne ne m'a traité de pauvre type. J'ai imaginé mon poing comme un éperon aller s'enfoncer dans la chair de cette tête indolente et parfumée tout en sachant que je ne frapperais pas. L'insulter, le menacer, oui, cela j'aurais pu le faire, cela je sais, je trouve sans peine des sobriquets pour offenser mes semblables, pour réduire une personne à un surnom qui lui collera aux tempes et aux fesses.»

Michel Layaz, Le Tapis de course

Rezension

von Marion Rosselet

Publiziert am 06/11/2013

Une insulte résonne sans cesse dans la tête du protagoniste du dernier roman de Michel Layaz: «pauvre type». Prononcée sans agressivité par un jeune homme dans un supermarché, comme un constat longuement mûri, elle laisse le personnage bouche bée, sans réplique, lui qui a l’habitude d’avoir toujours le dernier mot. Le quadragénaire sent une brèche s’ouvrir qui menace de l’engouffrer, son volcan intérieur entre en éruption, il décide alors de se mettre à parler à haute voix dans sa voiture et de s’enregistrer avec la fonction dictaphone de son téléphone portable. Ce journal vocal compose le texte du Tapis de course.

L’homme est sans cœur, il méprise, rabaisse et humilie son entourage. Il s’accroche au radeau de sa vie obsessionnellement bien réglée: organisation, ordre, propreté, effort quotidien minuté et kilométré sur son tapis de course. Responsable du Secteur Littérature et Philosophie à la grande bibliothèque depuis dix ans, il a un rapport intense aux livres: ils lui permettent d’asseoir son pouvoir. Toute omission du prénom d’un auteur ou mauvais emploi d’un terme rare sont autant d’occasions de remettre un collaborateur à sa place. Il lit beaucoup, oui, «le plus possible, le plus vite possible». Ce qui compte, c’est la quantité, le nombre de livres lus: «ce chiffre me vaut d’être pris pour un lecteur hors norme, d’être considéré comme celui qui sait par excellence sur quelle marche on peut placer tel ou tel bouquin, ce chiffre accable les sécrétions de mes collègues qui se croient autorisés à parler de ce qu’ils connaissent si mal». Il abat les textes comme un bûcheron des arbres. Il jauge, juge, critique, évalue. Si un moment d’égarement lui ouvre la porte de l’imaginaire, l’entraîne dans un élan poétique, si une émotion le gagne, il se ressaisit aussitôt pour ne pas nuire à l’efficacité de sa lecture.

Tout cela n’empêche pas notre homme d’affectionner son commerce avec les livres et de nourrir son petit panthéon privé. Cette collection de citations est construite à son image, tant il est vrai que les livres renforcent les subjectivités les plus diverses et parfois les plus misanthropes. Au milieu du fatras d’inscriptions qu’il juge indignes d’intérêt, il découvre de petites phrases, par exemple de Cioran ou de Mario Trejo, qu’il érige en credo: «Aimer son prochain est une chose inconcevable. Est-ce qu’on demande à un virus d’aimer un autre virus?»; «Gare à ceux qui ne pratiquent pas leur propre pureté avec férocité».

À cet égard, Le Tapis de course fait écho, autour des possibilités et des rigidités du langage, au précédent roman de Michel Layaz, Deux sœurs (Zoé, 2011). Alors que ces dernières vivaient dans l’imaginaire et gagnaient leur liberté dans un monde fantasque, intouchable par la coercition de l’assistante sociale, goûtaient au plaisir des sonorités langagières, dressaient des listes sans queue ni tête, alors que la langue affûtait leur sensibilité, l’homme tient les autres à distance par les mots. Ceux-ci lui donnent un sentiment de maîtrise, permettent de garder toutes choses et toutes sensations dans la zone du clair et du distinct. Sa langue rigidifie les structures tandis que celle des deux jumelles était émancipatrice, anarchisante même. Lui ne supporte pas l’enthousiasme, tous ces «alléluias dans les yeux», elles jouaient en permanence.

Mais voilà que l’homme s’est fait traiter de «pauvre type». Et voilà qu’il est assailli par des rêves de chaos, par des formes informes, que son rapport avec ses fils, avec sa femme, avec Yannis et Bernard, ses deux seuls amis de la bibliothèque, commence à le préoccuper. Voilà qu’il se met à parler tout seul. «D’entendre ou de dire un rêve m’a toujours paru le comble de l’obscénité», mais cela soulage. Ses nœuds, ses rigidités et sa cruauté s’exacerbent et se détendent tour à tour. Des souvenirs émergent, la jalousie et la culpabilité pointent, une teinte de sentimentalité le saisit parfois lors d’un match de football ou à la vue du lac sur les bords de l’autoroute. Le langage se fend et perd son assise impériale. Quelque chose se met en mouvement. Et son tapis de course l’emmènera, peut-être, ailleurs, pas si loin des deux sœurs. Qui sait, recevoir un «pauvre type» en pleine figure peut s’avérer salvateur.

Kurzkritik

«Pauvre type»: cette insulte résonne dans la tête du protagoniste du Tapis de course. Prononcée contre lui sans agressivité, comme un constat, elle ouvre une brèche intérieure: il se met à parler tout seul dans sa voiture. Responsable dans une bibliothèque, le quadragénaire s’accroche au radeau de sa vie obsessionnellement bien réglée: organisation, ordre, propreté, rapport quantitatif à la lecture, effort quotidien minuté et kilométré sur son tapis de course. Mais ce nouvel usage de la parole rapprochera peut-être l’homme des jumelles loquaces et insoumises du précédent roman de Michel Layaz, Deux sœurs (Zoé, 2011), avec lequel Le Tapis de course forme un diptyque autour des possibilités et des rigidités du langage.

(Marion Rosselet, «Viceversa littérature» n. 8, 2014)