Coupe sombre [Accord]

Oscar Peer

Une fatalité semble poursuivre Simon, modeste paysan de basse Engadine. Un jour de chasse et de guigne il a accidentellement tué l'un de ses voisins. Quand il rentre au village, après trois ans de prison, il a soixante-cinq ans; il ne lui reste plus rien et la communauté le traite en paria. Seul un garçonnet, également solitaire, noue avec lui une forme d'amitié. Pour retrouver une dignité, Simon accepte - ou peut-être choisit - une tâche qu'on ne souhaiterait même pas au diable: une coupe de bois dans un endroit impossible.

Sous le drame réaliste, Oscar Peer suggère discrètement, par le fantastique, le mystère du destin. A plusieurs reprises, Simon croise un inconnu énigmatique et silencieux: un fantôme, un double, le diable, un ange, la mort ?

(Présentation de Coupe sombre, éditions Zoé)

Oscar Peer, le bucheron absolu

von J.-B. Vuillème

Publiziert am 09/10/2001

Un homme de 65 ans revient dans son village après trois ans de prison. Il ne possède plus rien, ni femme (décédée), ni maison (vendue), ni vrais amis, il ne possède que sa mémoire bruissante de nostalgie et l'envie, malgré tout, de se refaire une petite place dans la communauté. Car où aller, sinon ?

Dans cet âpre récit intitulé Coupe sombre, Oscar Peer s'attache aux pas d'un poissard très conscient de sa déveine. Ce n'est pas que Simon se plaigne, au contraire, son courage et sa dignité interdisent de voir en lui un geignard sans consistance. Mais objectivement, tout est dit dans une phrase: «Je n'ai jamais eu de chance. J'ai eu dans ma vie quelques beaux moments, mais, à la longue, je n'ai pas eu de chance.» Comme s'il énumérait une loi dépassant sa propre histoire, quelques «beaux moments» payés au prix fort, le sort guidé par une main invisible, celle de Dieu, par exemple, qu'il aurait bien envie d'injurier une bonne fois s'il osait, mais se tournant in extremis vers le diable qu'il est permis de maudire.

Évidemment, c'est la guigne qui l'a conduit en prison et rongé d'un vain remords pour avoir tué accidentellement l'un de ses voisins un jour de chasse. N'y a-t-il pas de quoi confondre, lorsque l'on est aux aguets, un sac couvert de pelage brun et la peau d'un cerf? Il a fait mouche et l'homme au sac de peau s'est effondré comme un cerf. Une telle fatalité ne rend pas populaire dans les villages, si bien que le prisonnier libéré après trois ans, qui ne saurait vivre ailleurs que dans la rude beauté des Grisons, reçoit un accueil plutôt glacial. Encore qu'il trouve l'amitié d'un enfant de huit ans et celle de la jeune femme qui vit aujourd'hui dans sa maison avec son mari. Sans parler du garde-forestier qui cherche sans succès à lui éviter le calvaire d'une coupe de bois dans un endroit impossible qu'il ne souhaiterait pas même au diable.

Simon aurait pu y échapper, mais il voulait à tout prix s'occuper seul de son forfait d'abattage, éviter les sarcasmes des compagnons de travail. Le sort lui a donc désigné le pire. Le sort, oui, mais Oscar Peer suggère que ce poissard-là séduit le sort malgré lui, obéit aux obscurs impératifs du destin. En tout cas, et c'est ici que ce récit prend toute sa dimension, Simon s'attelle à la tâche avec une détermination qui devient surhumaine au fil des semaines et des mois, titanesque, comme s'il monnayait bien plus que sa force de travail pour gagner sa vie. Ce labeur solitaire met en jeu le droit d'être réhabilité aux yeux de Dieu et de la communauté qui le regarde de travers. Et il en vient à bout, de toute sa robustesse, son expérience et son énergie. Le garde-forestier lui-même n'en revient pas. Et c'est quand Simon pourrait enfin savourer ce triomphe, prendre du repos et retrouver un peu de confort que le drame survient. Alors qu'il tente de mettre un peu d'ordre dans le chaotique tas de bois amassé au bas de la pente, somme de mois de labeur, voilà qu'un tronc se met en mouvement, lui attrape les jambes et le jette à terre. Simon disparaît dans un grand fracas, enseveli sous la masse de troncs produite par ses efforts.

Il n'est pas sûr qu'Oscar Peer mette un grain d'ironie dans cet épilogue d'un homme littéralement écrasé par son exploit. D'ailleurs, il laisse le temps à Simon d'être trouvé, puis emmené par des gars du village sur une civière. Alors Simon meurt devant eux («Je n'ai jamais vu un homme ça», dit Bass), oui, il meurt en travailleur fabuleux entouré d'un certain respect. Au fond, c'est peut-être la triste et belle histoire d'un retour gagnant.

Presseschau (Auswahl)

"Le vieil homme et la forêt", tel pourrait être le sous-titre de Coupe sombre (Accord) d'Oscar Peer tant le combat du héros contre l'hostilité de la société et de la nature ressemble à celui du célèbre pêcheur de Hemingway. Cette histoire dépouillée a su séduire les jurés du Prix des auditeurs de la Radio suisse romande, après ceux du Prix Lipp Zurich. On les comprend: ce récit paru en romanche en 1978 a la force d'une tragédie. Après trois ans de prison, un homme rentre au village. Meurtrier par accident, il n'a pas fini de payer: sa femme l'a quitté, il a perdu son emploi et le village l'ostracise. Pour conjurer le sort, il accepte, à 65 ans, un travail de bûcheron très dangereux. Il viendra à bout de la tâche mais ce sera au prix de sa vie. L'amitié d'une femme et d'un enfant, tous les deux en marge du village, éclairera cette Coupe sombre. […] (Isabelle Rüf, Le Temps, 04.05.2000)

Simon est le type du "vieux Suisse" rebelle, plus soucieux de justice tacite que d'observance des lois écrites. Ainsi s'est-il aliéné le soutien des "grandes gueules" du village en osant défendre un berger malchanceux. Lui-même en proie à la guigne, qui lui a valu de tirer accidentellement sur un compère de chasse, il va payer le prix fort (trois ans de prison) avant de se retrouver à l'écart de sa communauté, paria logeant dans un abri de fortune, avec une étrangère compatissante et un enfant pour seuls amis. Simon n'est pas, cependant, de ceux qu'on dompte si facilement. Malgré ses mains vides et le poids de ses soixante-cinq ans, il va relever le défi le plus difficile en sorte de se prouver à lui-même, et aux autres aussi, qu'il vaut mieux que ce que dit la rumeur. Au moment de l'attribution des forfaits d'abattage du bois, Simon réclamera le plus pénible et le plus dangereux, et c'est en forcené solitaire qu'il accomplira sa tâche surhumaine, jusqu'à l'accident, nouveaux stigmates de la poisse, mais au seuil d'une ultime rédemption. Le titre original du livre, Accord, trouve sa pleine justification dans le dénouement de ce livre marqué au sceau de l'authenticité. La grandeur de Coupe sombre tient à la fois à sa forte densité "physique" et à son aura de mystère, à son empathie humaine et à sa justesse de ton, chaque mot sonnant clair et vrai. (J.-L. K., 24 heures, 29.06.1999)

"Wir sind es ja gewohnt, helvetisch human behandelt zu werden", flachste der Bündner Oscar Peer in seiner Dankesrede an der Verleihung des Prix Littéraire Lipp Zürich 2000 am Dienstag in der Brasserie Lipp. Erst allmählich habe man ihn überzeugt: Es sei tatsächlich nicht um den mitleiderregenden Patienten Rätoromanisch gegangen, sondern um seine – Peers – kleine Erzählung "Accord" aus dem Jahr 1978. Sie ist 1999 unter dem assoziationsreichen Titel "Coupe Sombre" bei den Editions Zoé in französischer Übersetzung erschienen. Ernst Nef, Mitglied der Lipp-Jury, die den mit 10 000 Franken dotierten Preis nun zum erstenmal einem auf rätoromanisch schreibenden Schriftsteller verliehen hat, unterstrich denn auch in seiner Laudatio: "Dass es sich um eine Übersetzung aus dem Romanischen handelt, hat die Jury erst gleichsam post festum zur Kenntnis genommen. Allerdings mit grosser Genugtuung." Denn im Gegensatz zum Prix Littéraire Lipp Genève, mit dem seit 1988 ausschliesslich Werke von Westschweizer Autoren ausgezeichnet werden, ist die 1995 eingeführte Zürcher Variante des Preises als "Brückenschlag zwischen den Schweizer Sprachregionen" gedacht, wie Nicolas Kern, der neue Tenancier der Brasserie Lipp Zürich, zur Begrüssung der zahlreichen Gäste in Erinnerung rief. So wird mit dem Prix Littéraire Lipp Zürich nicht nur der Autor, sondern auch der Übersetzer ausgezeichnet, der mit seiner Arbeit die Rezeption des Werkes im französischen Sprachraum überhaupt erst ermöglicht. Heuer handelt es sich dabei um die waschechte Romande Marie Christine Gateau-Brachard. [...]. (Alexandra M. Kedves, Neue Zürcher Zeitung, 06.04.2000)