Pourquoi veux-tu que ça rime?

Odile Cornuz

Une femme questionne un homme qu’elle ne connaît pas. De digressions en confidences, les interrogations révèlent celle qui les formule et en dessinent le portrait. C’est un texte tour à tour pertinent et candide, drôle ou grave, qui parle autant du manque d’amour que des exigences impossibles de la conjugalité.

(Présentation du livre, éditions d'autre part)

Rezension

von Elisabeth Vust

Publiziert am 22/04/2014

Révélée en 2000, lors de sa participation à une résidence d’écriture co-organisée par radio culturelle suisse Espace 2, Odile Cornuz n’a pas cessé depuis d’explorer le travail sur la voix, que ce soit dans ses écrits de prose poétique ou de fictions, la plupart destinés à la scène ou à la radio.

En 2013, la Neuchâteloise a réédité Terminus (2000), en y ajoutant  «onze voix de plus». Ce recueil nous met face à une galerie de personnages, croqués sous forme d’instantanés, des textes à dire, ou à lire à haute voix dans sa tête. On peut en découvrir des interprétations radiophoniques sur le site d’Espace 2, où elles sont bellement mises en ondes par Jean-Michel Meyer.

Odile Cornuz dit avoir gardé la foi en cette pensée magique enfantine du «si j’étais», qui déclenche le processus d’écriture. Elle se montre par ailleurs perméable aux bruissements de la vie quotidienne, et capable de se mettre dans la peau de ses congénères, faculté qu’on retrouve dans Pourquoi veux-tu que ça rime? Ce texte a également eu une première version radiophonique, réécoutable sur le site d'Espace 2. L’héroïne y questionne un homme qui n’existe pas, cet autre avec peut-être un grand A, puisqu’il pourrait s’agir du grand amour.
«Marches tu vite dans la rue?»; «sais-tu imiter le cri du hibou?»; «comment débordes-tu de ton quotidien?» ; «as-tu déjà vu un viking manger des groseilles rouges?»; «connais-tu au moins un couple qui te donne envie d’être en couple à ton tour?»; «sais-tu faire sauter une crêpe?».
Parfois les réponses sont livrées par l’investigatrice, sinon vivement espérées : «as-tu déjà mis les pieds à Europapark? Si oui, combien de fois t’y es-tu rendu? Entre adultes ou avec des enfants? (Réponds «avec des enfants», s’il te plaît…)».

Alternant les nuances du futile au sérieux, du léger au profond, les énigmes crépitent autour de cet être imaginé, espéré, comme pour le faire apparaître (effet de cette pensée magique), en cerner les contours. Elles dessinent comme en creux un être dont la rêveuse se risque à apprécier le comportement: «je crois plutôt que tu ne vois rien de ce qui t’entoure, que tu es aveugle sans le savoir». Les points d’interrogation cèdent la place à l’affirmation, voire au jugement: «Je te devine paresseux comme un manche à air».  On sent que le silence affronté par la narratrice la rend impatiente, un brin provocatrice. Et face à ce mystère vite anxiogène du: «comment peux-tu vivre sans moi?», elle ose d’emblée un peu se livrer, puis un peu plus, faire un symbolique premier pas. Elle confie par exemple que les fleurs constituent un refuge pour elle, ce qui lui (à l’homme) permettra de reconnaître son balcon coloré depuis la rue; et elle met les choses au point, l’enjoignant de ne pas réserver les reproches au soir, histoire de ne pas la priver de ce sommeil qui la «soutient dans l’insoutenable suite des jours enfilés sur le fil du bon sens et sens commun maille à l’envers à l’endroit et oui oui tout va bien…».

Un jour, un Indien croisé a dit à l’héroïne qu’elle était une belle personne, rayonnante, au cœur pur et propre, qu’elle avait eu des difficultés avec l’amour, le travail, qu’elle avait beaucoup réfléchi, trop pensé, qu’elle donne trop de place à la tête et cela bloque l’énergie, mais qu’à présent, elle va mieux. Les déchirures, le cerveau en ébullition, la beauté et la liberté d’âme, on perçoit tout cela chez cette femme qu’on devine trentenaire (tout comme l’auteure). Ces qualités humaines habitent ce texte, porté par un regard juste, par un ton vif et interpellant. Plusieurs lectures en éclairent diversement les secrets approchés, ceux de l’amour, ceux de l’écriture aussi, car faut-il écrire avec ou sans rimes, et à quoi cela rime-t-il de vouloir que ça rime?
Odile Cornuz dit qu’on entend autre chose si le texte nous est lu. Ainsi lorsque cet homme convoqué par l’écriture se sera dévoilé, on pourra lui demander tel le Petit Prince: «s’il te plait, lis-moi cette histoire», récit d’elle et de lui, de princesses et de princes ordinaires, de nous.