Rien qui se dise

Claudine Gaetzi

«Aucun mot ne sauve», «rien qui se dise», constate d'emblée Claudine Gaetzi. Aux prises avec les «blancs du langage», avec la parole vide, la voix poétique hésite. Comment assembler bord à bord les mots et les choses qui «commencent et finissent hors des mots, sans les mots»? Comment coudre ensemble signe et référent?

Au terme d'un questionnement serré et parfois vertigineux qui la dresse contre le silence et l'abstraction, Claudine Gaetzi réaffermit pourtant  son timbre pour «décrire quoi, peu de choses, les [s]iennes, avec ratures et béances»: un visage effacé, un geste de tous les jours, une chanson perdue, un objet gris de poussière. Les proses de ce premier recueil aux enjeux si actuels gagnent sur le mutisme grâce à leur finesse réflexive et à leur vibrant pouvoir d'évocation: «Que les choses soient dites, qu'elles soient emportées, emmenées, en avant, en avant, et moi transportée avec les choses comme avec les mots, je quitte les lieux, j'emporte le ciel et sa couleur, les images précèdent la pensée, elles m'emportent au détriment de la logique, par défaut de raison réussir à dire.»

(Anne-Lise Delacrétaz, Quatrième de couverture)

Rezension

von Françoise Delorme

Publiziert am 26/05/2014

En 1984, Alain Rochat et François Rossel ont fondé une maison d’édition dédiée à la poésie. Après l’aventure de La Revue de Belles-Lettres, Olivier Beetschen s’est joint à eux. Ces dernières trente années, les Editions Empreintes (http://www.empreintes.ch) ont publié 168 livres de poèmes de 69 auteurs différents. À l’occasion du trentième anniversaire d’Empreintes, Louis-Philippe Ruffy dédie à cette maison d’édition un triple numéro du Persil, riche en interviews, inédits, articles, hommages et photographies. L’on y retrouve les poètes Alexandre Voisard, Philippe Jaccottet, Maurice Chappaz, Pierre-Alain Tâche, Sylviane Dupuis, Claire Genoux, Pierre Chappuis, Jean Pache, François Debluë, Klaus Merz, Jacques Roman, Fabio Pusterla, Mira Wladir, Marie-Laure Zoss et Vahé Godel dont le recueil CHUT… précédé de Rouages vient de paraître.

L’une des publications récentes chez Empreintes, Rien qui se dise de Claudine Gaetzi, vient de remporter le Prix de Poésie de la Fondation C.F. Ramuz.

Le titre troublant de ce livre cache pourtant un hommage au langage quoiqu'il soit imparfait. Mais comme le dit la poète elle-même, il reste si précieux. Rien qui se dise établit une différence entre la parole et l'écriture qui, elle, «permet d'observer la confusion et de lui redonner un peu de cohérence.» (Entretien avec Maxime Maillard, Le courrier, 30 mars 2014).
Oui, c'est bien le mot «cohérence» qui vient à l'esprit quand on lit cet ensemble très pur, construit de courtes proses qui auscultent le langage, mais aussi essartent un cheminement difficile dans un quotidien étrangement familier. Une angoisse palpable, s'installe. Le réel, extrêmement fragile, se révèle toujours prêt à se dissoudre, de même que les mots qui en parlent. Pourtant ceux-ci savent donner consistance:

Les mots me reviennent à la mémoire, me reviennent en plein cœur, et les choses lentement reprennent sens, un reflet se dessine dans le miroir, moi, il se pourrait, sinon quelqu'un d'approchant...

Un «lâcher prise» progressif, que le mot «défait» désigne fort souvent, contribue à faire apparaître paradoxalement l'impressionnante rigueur d'un livre qui oscille entre déperdition et remaillage incessant jusqu'à oser se raccrocher à la plus vive inquiétude même:

Aucun maillage ne ralentira plus, défaite de la raison, avec quelle sorte de fil broderai-je mes discours désormais?

Le premier texte crée une belle analogie entre broder et écrire qui perdure dans tout le livre. Quoique ces activités soient évoquées par leur différence fondamentale – pour écrire, on ne troue pas la page pour passer de l'autre côté, elles se rassemblent dans le mot «vivre»: il réussit, parfois, à se conjuguer d'une manière plus juste grâce à l'écriture. Celle-ci réduit l'écart entre mots et choses jusqu'à ce que l'intervalle soit presque susceptible d'être traversé. Il l'est peut-être, d'ailleurs, lorsque chaque texte tient seul, autonome dans sa beauté, sa clarté, sa simplicité. Il existe.

Ces poèmes accomplissent une traversée, ou plutôt des traversées, des morts aux vivants, de la destruction à la régénérescence, du corps à l'esprit et inversement, du jour à la nuit, de la lumière à l'ombre, etc.... Ouvrir et fermer des passages créent des jeux de reflets qui s'encastrent les uns dans les autres, mais aussi se coupent et se recoupent, se jouent de l'auteur et du lecteur en leur laissant un sentiment de désarroi. Un sentiment d'échec aussi, qui peut aller jusqu'à déclarer momentanément forfait  :

[...] la réalité me transperce, je me tiens dos aux rayons de soleil qui traversent la fenêtre, et, à mon ombre projetée sur le mur, je déclare que je ne suis pour rien ni pour personne.

Mais, poussée dans les retranchements d'un silence peut-être fécond lui aussi, «il suffit d'aller»:

Distraite, soustraite, esquivée par les blancs du langage, mon corps et mes gestes s'effacent, mes pas ne se remarquent pas. Mais je vais.

Le mot «abstrait» conviendrait bien pour désigner de tels textes. Tout au contraire d'une écriture blanche, nue et géométrique, dont ils suivent peut-être cependant  l'exemple, ils dessinent un monde sensible en conservant une puissance intacte de figuration. Les images restent rares – mais fortes, souvent déjà effacées par les mots qui les précèdent:

[...] décrire quoi, peu de choses, les miennes, avec ratures et béances, m'en contenter, ne plus frauder avec les images. Ne désirer que m'insérer dans l'intervalle, souffler dans l'écorce.

Je vois des tableaux très clairs, troués, parfois recouverts de fines traces noires. Écorces de bouleau, ils  révèlent finalement notre nature contradictoire d'homme doué de langage. La nature charnelle de notre existence et sa nature tout aussi puissamment soumise à «l'emprise du langage», nous écartèlent et nous tissent, nous creusent et nous brodent à même le temps, nous clouent dans sa propre disparition.
Le temps traverse lui aussi ces textes habités de réflexions qui deviennent des paysages, réels et mentaux, composés d'objets qui se matérialisent au fur et à mesure qu'ils s'écrivent. Contre l'effacement et avec lui, avec la lumière, pour elle mais aussi contre elle, il est impératif de continuer à écrire pour rassembler sans cesse ce qui n'en finit pas de s'effacer, de se diviser jusqu'à menacer l'intégrité d'une subjectivité, invitée à devenir combative:

[...] je dois écrire en noir, et resserrer les lignes de toutes mes forces, afin de ne pas m'échapper.

Le dernier texte est intitulé «Lumière». Cette lumière, je l'imagine un peu transformée maintenant: plus douce, plus habitable que celle qui brûle et détruit tout sur son passage, plus douce d'être assumée par les mots écrits d'une poète perspicace, par leur ombre faible mais certaine, du moins un certain temps.

Je ne sais si on peut dire qu'un livre de poèmes est courageux. En tous cas, c'est le mot qui me vient à l'esprit à cause du caractère extrêmement honnête de celui-ci.
Le lyrisme qui l'irrigue est devenu léger, si léger qu'il ne pèse presque pas, juste assez pour lever par sa lecture une vive mélancolie et le désir de croire à sa réussite, celle d'avoir suffisamment lavé les images pour qu'il en reste des traces en nous, propres à désaltérer si nous savons les apercevoir, les recevoir.