Anka

Joëlle Stagoll

«Je ne désire plus rien. Il y a un train qui passe pas très loin, à peu près toutes les heures. Quand je l'entends, je pense que j'ai dû prendre le train et puis marcher longtemps sans savoir où j'allais. Je ne désire rien, même pas manger ce petit pain que je serre dans ma main pour sentir sa forme lisse, ronde, fraîche, comme les larmes sous mes paupières.»

Anka ne se souvient-elle pas?
Ou ne veut-elle pas se souvenir?
Qui est-elle?
Celle qu’il lui semble avoir été?
Ou celle que d’autres tentent désespérément
de retrouver en elle?
Comment le savoir?
Puisque d’elle, il ne reste rien…

(présentation du livre, Editions de l'Hèbe)

Rezension

von Pierre Lepori

Publiziert am 10/10/2004

Anka est une jeune fille sans mémoire, retrouvée défigurée dans une décharge. Dans son monologue intérieur s'exprime son obsession: laisser les souvenirs émerger, avec le risque qu'aux plus doux se mêlent les plus désagréables.
Ce roman pose la question de la mémoire: est-t-elle une décharge? Ou alors un pré, un terreau?

Une mère qui a perdu sa fille rend visite à Anka à l'hôpital. Elle espère que l'amnésique sera sa fille perdue. Angoisse de la femme abandonnée (qui évoque la Jeanne que nous rencontrerons dans Dans le dos du temps), angoisse d'Anka qui craint de se voir embarquée dans une vie qui n'est pas la sienne, avec des souvenirs qui lui sont étrangers.

Puis la situation se renverse: un homme vient chercher Anka, espérant qu'elle sera la femme qu'il a perdue. Il s'appelle François, et son nom réveille des souvenirs enfouis : Anka a bien aimé un François, qu'elle a abandonné pour un autre homme, extraverti et égoïste. A son tour cet homme l'a quittée, l'a trahie avec sa sœur, gamine aux boucles de petit mouton. C'est un jeu de miroirs et de dépossessions qui conduisent à la folie.
Bien qu'Anka ne soit pas la femme que ce «nouveau» François a aimée, bien qu'il ne soit pas «le» François qu'elle a quitté, l'abandon les relie, d'une manière absurde et tenace. Ils feront l'amour à la lisière d'un bois, dans la moiteur d'une voiture (et dans une page mémorable de ce livre).

La voix de la protagoniste est douce est désespérée, matinée de quelques détails plus comiques (dans un restaurant, la présence incongrue d'un chamois empaillé intimide Anka). L'extrême finesse du dispositif narratif, l'empathie constante, sans une trace de complaisance vis-à-vis des personnages, font de ce roman le plus fort et le plus réussi de la tétralogie. Dense et fulgurant.