Le Tour du corps en quarante-quatre amants

Isabelle Guisan

Au moment d'ouvrir l'avant-dernière porte de l'existence, Laure récapitule les rencontres, moments, lieux - entre paysages, cultures et itinéraires - qui ont laissé leur empreinte dans son corps, qui ont tissé sa vie aussi en lui donnant forme et dimension. Sa mémoire lui restitue par morceaux détachés, au fil de sensations retrouvées, des moments intenses et parfois mal vécus qui ont marqué ses jours, ses désirs, ses passions. Chaque fragment, synthétique, elliptique, allusif aussi, pourrait constituer l'amorce d'un récit, d'une fable, d'une nouvelle, d'une histoire fantastique, ouvrir sur d'autres vies, d'autres carrefours, d'autres issues. Où serait la vraie vie? Ne serait-ce pas plutôt dans les entre-deux? En découvrant Laure, je me suis souvenue de l'émotion singulière qui m'avait saisie lorsque j'avais vu, en 1994, au musée de San Francisco, une exposition sur les années 60; j'avais découvert tous les éléments de ma jeunesse et de mes choix, présentés par morceaux détachés, avec de toutes autres connexions, bribes tout à la fois familières et étrangères, proches et décalées, apparemment décousues. Ma vie, avec toutes ses cécités et surdités?

(Doris Jakubec)

Critique et entretien avec Isabelle Guisan

von Brigitte Steudler

Publiziert am 16/01/2007

Dès les premières pages de Le tour du corps en quarante-quatre amants, Isabelle Guisan pose clairement l’intention de son texte: tenter de retenir tous les moments que Laure aura vécus au travers du prisme des émotions suscitées par son corps: «Harponner ces perceptions impalpables, remonter leur cours dans sa mémoire. Préciser la focale, cadrer des images. Une à une, en pointillé, elles esquissent une trajectoire. Celle qu’a parcouru depuis l’enfance, le corps de Laure.»

S’enchaînent dès lors rédigés avec sobriété et distance les premiers épisodes de l’enfance de Laure vécue dans une famille dans laquelle les rapports affectifs sont très retenus, les élans du corps très maîtrisés, régis à l’évidence par un ordre préétabli dans lequel les fantaisies émotionnelles ou les terreurs (celles de l’éclair et du tonnerre) de la petite Laure se doivent d’être tues et intériorisées.

Les années passant, Laure se fait plus grande, s’enrobant de kilos en trop. Les complexes apparaissent, surtout l’image du corps, celui des autres devient obsession «Laure admire les corps minces, sexy et performants». Ce leitmotiv s’accentuera l’âge venu portant désormais plus sur l’esthétique des corps des passants observés sur la plage, sur des places ou encore dans des bus mais avec le secret espoir qu’il n’y ait pas de frôlement ni même d’attouchement de quelque ordre qu’ils soient.

Au détour de ses premiers déplacements à l’étranger pour des motifs linguistiques (Autriche, puis Ecosse) Laure, devenue jeune femme, préfère songer à des contes romanesques avec d’imaginaires princes charmants plutôt qu’aller au devant de rencontres réelles. Dupe elle se vit, au point que: «Laure refuse tout en bloc. Les hommes sont si interdits qu’elle ne sent même pas sa peur». Apparaît alors l’idée fixe qui dirigera en filigrane toute sa vie amoureuse: l’homme de sa vie doit avoir les cheveux bruns et s’appeler Michel. L’irruption dans sa vie de ce Michel tant attendu hantera Laure jusqu’aux dernières pages du récit.

Sa vie amoureuse entamée, Laure enchaîne différents épisodes amoureux dont certains font état des mauvais traitements infligés par certains de ces amants. Alors que de nombreux déplacements jalonnent la partie centrale du livre (Norvège, Brésil, Crête, Maroc, Etats-Unis, Liban, Japon, Irak, Inde, Espagne), le lecteur découvre qu’ils occasionnent chez elle d’insondables angoisses, aussitôt arrivée dans une ville il lui tarde d’en repartir.

Puis signe des temps et des époques qui ont changé, il y a les rencontres par mails interposés, avec leur lot d’espoirs et de douches froides. Les fragments et épisodes deviennent plus moroses, «Michel est arrivé puis et reparti» les années s’additionnent inéluctablement, Laure procède au décompte de ses amants dont elle dresse la liste des prénoms dont elle se souvient: trente-six et hommes et trois femmes ont partagé un moment d’intimité physique avec elle.

Commencé dans l’eau (des bains thermaux de sa région) ces fragments s’achèvent au bord de la mer… l’arrêt sur images particulièrement réussi sur ces 188 fragments décrivant les remous vécus par le corps de Laure s’achèverait presque comme une boucle, comme si ceux-ci avaient momentanément bouclé un certain nombre de tours, avant que de nouvelles émotions ne la surprennent…

Entretien avec Isabelle Guisan

Refermant votre dernier ouvrage composé d'une succession de courts fragments mettant en scène la vie intime d'une femme prénommée Laure, dont on peut aisément supposer qu'elle a eu vingt ans dans les années soixante, le lecteur est agité par des sentiments de natures diverses. D'une part ces fragments ressemblent à des arrêts sur image particulièrement réussis par le truchement desquels l'esprit de toute époque se dégage avec nuance et précision (celle de la libération des corps, de l'éclatement de la famille et de l'invention de nouvelles relations entre femmes et hommes); d'autre part, différents leitmotivs véhiculés par la narratrice, telle la perception qu'elle a de son propre corps, donnent à cette obsession constante du poids et de l'image du corps un aspect par moment pesant sur lequel de prime abord le lecteur s'interroge. Sont-ce vos chroniques (paraissant régulièrement dans le quotidien 24 Heures) portant sur la vie des personnes âgées en Etablissement médico social qui vous ont a contrario poussée à relever le rôle obsédant et ravageur de l'esthétique, de la finesse et légèreté des corps imposé par les médias actuels?

Mon sujet est le corps, le corps et encore le corps ! Ses émotions, en deçà des sentiments, au-delà des sensations. Je n'ai pas eu l'intention du tout de décrire une époque, un milieu, des relations entre hommes et femmes à un moment précis, à savoir les années soixante. Par contre, l'obsession de Laure de son propre corps, sa lourdeur à le vivre et son obsession de l'image du corps, le sien et celui des autres, et de la beauté qu'elle envie, ça, c'est tout à fait le projet. Rien à voir dans mon esprit avec les chroniques que j'écris dans 24 Heures deux fois par mois. Mon intérêt professionnel actuel pour l'univers des personnes âgées est venu après. Le corps âgé, proche de la fin, sera présent dans mon prochain livre!

Une autre donnée présente en toile de fond pour cette femme, plutôt très libre de son temps et de ses engagements, est la fréquence de ses déplacements (en Norvège, au Brésil, en Crête, au Maroc, aux Etats-Unis, au Liban, au Japon, en Irak, en Inde, en Espagne notamment) professionnels pour certains, mais à l'évidence pas pour tous. N'avez-vous pas été trahie par l'irruption involontaire dans votre texte à composante narrative d'éléments pouvant s'apparenter à une critique sociale ? ou alors cela ne risque t-il pas de catégoriser définitivement Laure dans classe des femmes célibataires occidentales de condition sociale plutôt élevée?

Sur ce point, j'ai fait de Laure un peu ce que j'ai été sans doute. Donc une femme célibataire occidentale et bourgeoise qui avait vingt ans à la fin des années soixante. Laure n'est pas moi par bien des aspects, mais là elle l'est. Je ne suis pas dans une critique sociale, encore une fois. J'ai voulu cerner le mouvement et les mouvements d'un corps qui réagit aux événements, lieux, rencontres, avec les émois - tumultes, vides, angoisses - que cela provoque. Par rapport au titre - provocateur -, j'ai évité de parler des joies du corps amoureux. J'ai voulu évoquer surtout le trouble, les attentes, les manques, les déceptions du corps quand il s'agissait d'amour. Etait-ce par pudeur personnelle? Surtout je crois par crainte de la difficulté à écrire sur ce qui pourrait facilement être kitsch. L'amour heureux n'est pas facile à écrire.

Comment expliquez-vous en outre que ces voyages et arrivées dans des villes génèrent chez Laure des angoisses infinies, palpables et exprimées? Anxiété qu'elle jugule en inscrivant précautionneusement des croix (pour les jours écoulés) et des ronds (pour les jours à venir) dans ses agendas. Serait-ce pour vous le signe d'un ennui dévastateur d'une catégorie grandissante de la société? ou alors s'agirait-il seulement d'un blocage propre à Laure qui anesthésierait ses mouvements? «L'angoisse s'installe dans sa poitrine comme chaque fois qu'elle se trouve enfermée dans une grande ville étrangère».

J'y ai répondu en partie juste avant. Encore une fois, je ne parle pas à travers Laure de la société, je me suis centrée sur un corps de femme, sur ses angoisses, mais aussi ses courages, ses curiosités, ses élans. En revenant toujours à la dimension physique. Pour moi, dessiner des croix sur une feuille de papier quand on s'ennuie, quand on se sent bloqué dans un lieu qu'on ne peut pas quitter, c'est une réaction de prisonnier dans sa cellule. C'est très physique, le corps entravé aimerait pouvoir pousser la porte, repartir vers et dans le mouvement de la vie.

Cela dit, la qualité majeure de Le tour du corps en quarante-quatre amants est la restitution brève et allusive de tellement de moments différents de la vie d'une femme ayant traversé les turbulences d'une époque, que chacun/e peut, même s'il n'a pas vécu des moments identiques (femmes et hommes indifféremment) s'imaginer et s'approprier. Le ton de la distance délibérément adopté rend universelle la retranscription des émotions vécues par cette jeune femme, au sein de ses relations familiales (la délicate et difficile relation avec le père notamment) et amoureuses. A plusieurs reprises Laure dit s'inventer ou même vouloir ouvrir un Cabinet d'identités? Pourriez-vous nous en dire plus, cette notion apparaissant de façon plus ou moins floue. En p. 63, il s'agirait de «Une agence où monnayer à ceux qui le désirent une heure, un soir, un jour, des bribes de» moi «fantasmés» alors que (p. 100), «le Cabinet aux identités… ici, elle (Laure) le dédie aux quêtes flottantes, …».

Le Cabinet aux identités... je n'ai peut-être pas été assez explicite sur ce fantasme de Laure qui est si obsédée par le corps des autres, la beauté des autres, tout ce qu'elle n'est pas et voudrait être, qu'elle change sans cesse de peau dans sa tête. Elle voudrait donc - fantasme... - faire un métier de ce qui la fascine, devenir commerçante dans ce Cabinet qu'elle imagine, y vendre des identités éphémères dont d'autres ont peut-être rêvé et sont demandeurs, les vendre par le truchement de déguisements, de «peaux» qui un instant donneraient l'illusion de vivre dans le monde merveilleux qu'on imagine. Se sentir Johnny dans sa pelisse à Gstaad par exemple... Bon, je souris, vous l'aurez compris.

Commencée dans l'attente d'une sortie organisée avec des amis dans des bains thermaux, cette succession de plans-séquences, s'achève pour Laure au bord de la mer. Quelle symbolique attribuez-vous à l'eau dans la restitution d'un parcours en 188 moments doux-amers traversés par le corps d'une femme?

Oui, l'eau est centrale. Symboliquement et réellement. Laure est une femme d'eau, elle flotte dans la vie et elle adore flotter dans l'eau, se hasarder sous l'eau aussi même si ça lui fait peur par tout ce que ça révèle et réveille. L'introduction a voulu montrer l'importance déjà de l'eau dans ce récit mais surtout dire, par une métaphore, que nous ne révélons dans la vie courante que le haut de notre corps. Le visage, qui est en fait concentré dans les bains thermaux sur ce qui se passe plus bas, sous l'eau, dans le bouillonnement du moment. C'est ce reste du corps dont j'ai voulu parler à travers Laure. Le corps invisible sous l'eau, celui dont on ne parle pas. Je suis, moi, une obsédée du silence, de ce qu'on ne dit pas de soi et de ce qu'on ne laisse pas dire aux autres. D'où mon intérêt pour les mondes fermés comme les EMS.

Enfin détail ultime, pourquoi avoir numéroté individuellement tous les fragments marquant les 154 pages de Le tour du corps en quarante-quatre amants alors que vous avez choisi d'attribuer des lettres pour distinguer les six chapitres. Et pourquoi aucune table des matières ne liste-t-elle les noms des chapitres, pourtant riches de sens?

Mon projet était clairement: écrire en fragments. Et les numéroter, pour créer une sorte de répertoire de moments vécus par le corps. L'idée du répertoire correspond à ce que vous percevez comme une distance effectivement voulue. S'il n'y a pas de table des matières, c'est pour que ce livre reste un récit léger formellement. Je n'ai pas voulu l'alourdir par une table des matières inutile, les titres de chapitres étant évocateurs plus qu'informatifs.

Presseschau (Auswahl)

Isabelle Guisan décline une chronique douce-acide de la liberté au féminin.
Le titre du roman récemment paru de notre consœur Isabelle Guisan, dont nos lecteurs lisent les chroniques pleines d'empathie, pourrait faire croire à un palmarès des conquêtes de la protagoniste. Or il n'en est rien: Le Tour du corps en quarante-quatre amants n'a rien de triomphaliste: bien plutôt, ce récit à fines touches inventorie la mémoire du corps de Laure, de ses premières sensations de petite fille, au côté du dieu-papa figé dans on rôle (et déjà pris...) à la découverte d'une sensualité diffuse, puis de la sexualité aussitôt associée à certaine brutalité.
Avec une franchise propre à la génération soixante-huitarde, qu'elle se garde de magnifier, Laure détaille les occasions manquées de ses débuts et sa première déconvenue plus cuisante, sous les assauts égoïstes d'un macho dont le plaisir est de déflorer les vierges avant de les jeter. Si Laure oscille entre le désir d'un accomplissement de femme libre (elle fera dans le reportage de mode) et l'attente d'un prince charmant brun de cheveu si possible prénommé Michel (qui ne fera que passer), l'essentiel de son récit, et son intérêt, porte sur d'une vie plutôt solitaire, ponctuée de rencontres qui relèvent, à l'exception d'une passion brutale, de l'amitié ou de l'amour passager. D'entrée de jeu, la narratrice remarque qu'on "vit son corps en deçà des mots, en deçà même de toute pensée", mais c'est bel et bien par les mots et la remémoration songeuse que ce kaléidoscope sensible acquiert sa vibration, son épaisseur et son authenticité. Le lecteur aimerait parfois en savoir un peu plus (notamment sur l'épisode du fameux Michel...), mais c'est aussi le charme de ce roman de suggérer sans peser plus qu'il ne raconte... (Jean-Louis Kuffer, 24 heures)

[...] Isabelle Guisan procède par touches et par allusions pour suivre le corps de Laure, si attentif à tout ce qui l’effleure et l’entoure. Une façon originale d’évoquer les années envolées, des souvenirs, des rencontres, sur un ton léger, qui touche toujours juste. (EB, La Gruyère, 07.12.2006)