Pixel Corazón

Patrice Duret

Pixel Corazón est un recueil de sizains en deux parties: «Points bleus» en octosyllabes et «Points rouges» en hexasyllabes des notations du quotidien, teintées d'humour.

ascèse d'artiste dans ses excès
si loin des hommes sans plus d'accès
lui dans sa tour à quoi rêve-t-il
au loin il voit les joies subtiles
les gouttes de pluie sur le décor
témoin d'argile désir du corps

(Arttesia Vertrieb, Éditions des Sables)

 

Deux recueils de Patrice Duret: «Pixel Corazón» (Éditions des Sables) et «Joueur de Pives» (Samizdat)

von Françoise Delorme

Publiziert am 10/09/2014

C'est vrai, ces deux petits recueils n'ont l'air de rien. Sans prétention, faits pour être agréables à lire, amusants, ils semblent sans conséquences. Ce n'est pas si simple. Comme pour vérifier qu'il est encore sensé d'écrire en vers comptés, en strophes rigoureuses, alors qu'un vers plus libre dégage des ouvertures dont il serait difficile de se passer, Patrice Duret propose deux livres qui déroulent ces deux possibilités. En démontrant les richesses de chaque parti-pris, il donne à entendre une vraie recherche poétique. Le lecteur peut prendre part à une quête fidèle, mais qui se moque un peu d'elle-même.

Le premier, Pixel Corazón (Éditions des Sables), est composé de sizains en octosyllabes et en hexasyllabes qui offrent la particularité de ne compter aussi que des e muets en finales internes, conférant déjà à l'ensemble une pulsation orale, mais pas vraiment non plus, plutôt un rythme singulier, un peu brusque. Les strophes sont aussi courtes que les vers, ce qui donne le sentiment d'entendre des airs de danse, pas très compliqués, des rythmes reviennent sans cesse comme des refrains. Certains vers sont tout de fantaisie, la poésie et la vie comme un tour de piste dans un cirque imaginaire:

je la vois pastourelle
sur le front une chandelle
j'ai la fièvre otarine
une licorne aux narines

Des jeux de mots entraînent à sourire, mais avivent d'étonnantes sensations poétiques, odorantes et érotiques:

promenade anglaise la lune de Nice
corps dénudés mains d'épices

D'autres vers s'inscrivent facilement dans la mémoire et l'incisent. Ils commencent à inventer des questions pour le lecteur, créant ainsi une«vitalité creusée» comme le suggère Sylvain Thévoz dans la post-face de Joueur de pives:

tourner sa langue servir d'appât

Ne pourrait-on pas rêver ici une définition vivifiante du poète, pas de tout repos? Le dernier poème de ce livre très élégant signe comme un minuscule art poétique:

je ressors nu du lac
carnet rouge dans le sac
les paupières contre-jour
dans le ciel un tambour

On dirait presque l'oeuvre d'un dandy dont la démarche légère n'oblitère ni la mélancolie ni une quête dont il connaît la vanité mieux que quiconque.

Joueur de pives, décliné en poèmes courts et en vers libres, malgré l'invite du titre, ne joue pas autant, ou du moins, pas de même manière. D'ailleurs le liminaire est clair à ce sujet:

Jouer n'est pas un jeu
Jouer mange dans le pain de la vie
Jouer est le sel

Alors, on va «jouer pour de vrai».

Les animaux, surtout ceux de la forêt, sont au rendez-vous. Tout un bestiaire, innombrable, se bouscule. Les météores aussi, qui décident de l'usure d'exister, de la résistance qu'on lui oppose - qui peut se découvrir politique, mais sublime:

- l'or résiste
ils n'ont que ce mot
à la bouche: or

je double la syllabe
elle reprend les couleurs
du début du jour

Le poète circule à travers champs et villes, petits voyages ou plus long cours, comme un tour de la vie, en concentré.
Mais forêt et temps qu'il fait naissent avec les mots, tout près, «en dessous de chez moi», «dans les pages du livre». Le jeu poétique, quête parsemée d'illusions et de vraies joies, s'incarne pourtant peu à peu. Et le poète fait attention, comme dans Pixel Corazón à se moquer de lui-même et des métaphores qui sentent bien bon, pourtant:

j'envoie des graines
des lettrines minuscules
[...]

je mange du foin
quand la man/
geoire est vide

Et le lecteur touche le renard, devient le temps d'un vers la fraise du cageot, l'herbette ou le «silex silencieux», «harponne un signe», voit les pives en toutes lettres ressassées promettre un arbre. Le poisson, le café, les repas partagés ou solitaire rassasient ou non, «le jardin s'échauffe». La vie s'épanouit.

Le jeu sérieux que le poète trame avec des mots au long de voyages réels, les Rousses, Prague ou Porrentruy, le ramène finalement à la maison, là où la vie et la mort se confondent, créatrices de la quête comme de la fuite, fondatrices du désir d'être là, absolument, fécond:

désormais
nous sommes plus près
du torse
des pierres

de l'humus

Il est agréable d'apprendre dans la préface de Denise Mützenberg, qui en souligne ainsi la particularité, qu'une bonne partie de ces poèmes sont des poèmes adressés.  «Reçus par courriel», ils avaient d'abord été réunis sous un autre titre, frais et amical: Celui du jour. Chaque jour un signe d'un poète diurne, disséminé dans la virtualité numérique, chaque jour un poème. D'autres, qui leur ressemblent et poursuivent une petite musique analogue, leur ont été ajoutés. Tous, rassemblés par une main attentive, prennent corps maintenant dans ce livre.

Oui, écrire en vers comptés ou écrire en vers libre ne préjuge pas de la validité d'un poème. Patrice Duret ne joue pas n'importe comment pour dire n'importe quoi (ne veut-il pas avec humour le faire croire un peu, surtout dans Pixel Corazón?). La fantaisie d'un promeneur curieux, heureux et inquiet, se décline différemment dans les deux livres. Mais j'entends bien la voix d'un seul poète: il se balade «un lutrin sur la peau».