Gatti’s Variétés

Anne Cuneo

«O SIGNUR ! Ma à l’è un bagaï 
Il ne parle pas comme nous. C’était il y a près de cinquante ans, mais je revois cet instant comme si c’était hier. Je revois cette main, qui me semble énorme, s’avancer dans mon trou. Derrière lui, la pluie tombe en rideau, des roues font ce bruit particulier qu’elles produisent lorsqu’elles s’enfoncent dans la gadoue. Un rat, un vrai, se glisse entre les pieds couverts de boue des passants, juste à la hauteur de mes yeux. De l’homme, je n’entrevois que cette main, et deux pieds bien campés là – impossible de m’enfuir. La main s’avance, l’homme se plie un peu plus pour avoir davantage de force, ce n’est pas que je sois gros ou lourd, c’est simplement que je m’agrippe.
Pour une fois que j’avais trouvé un abri...
Lorsqu’il a réussi à m’extirper du trou, je le vois mieux, dans la lueur du lampion : c’est un géant. En un instant, je suis trempé.

(Anne Cuneo, Gatti's Variétés, Bernard Campiche 2014)

Rezension

von Luisa Campanile

Publiziert am 20/10/2014

Le destin d’un modeste Tessinois à Londres remet à l’honneur le rêve de l’entreprise. Anne Cuneo ressuscite avec passion le restaurateur Carlo Gatti.

À en croire Gatti’s Variétés, l’industrialisation a amené aussi l’espérance. Peut-être bien qu’il suffirait d’une conjoncture économique positive pour que les plus délaissés de la société puissent eux aussi trouver un destin favorable en suivant la route du progrès. Le XIXe siècle, avec ses constructions de machines, de routes, d’installations sanitaires et électriques, mais aussi d’écoles, a été propice aux rêves de chacun. Avec son dernier roman, Anne Cuneo travaille au portrait d’un homme d’exception du XIXe siècle, le Tessinois Carlo Gatti. Issu d’une famille patricienne mais pauvre de la vallée de Blenio, né en 1817, il a commencé comme vendeur de marrons à Paris, puis a fait carrière comme restaurateur à Londres, où il a fait fortune avec l’importation de la glace. Très attaché à ses origines, il a tout fait pour aider ses compatriotes. À la fin de sa vie, il s’est essayé à la politique et a siégé au Grand Conseil tessinois, où il n’a cependant pas été réélu. Carlo Gatti est mort à Bellinzone à 61 ans.

Il y avait quelque chose de chaleureux, de pittoresque, dans l’amoncellement de vieilles maisons, avec ces marchands éparpillés un peu partout. Aujourd’hui les maraîchers sont ici, les verduriers là, les beurriers plus loin, tu veux des œufs, tu vas dans le pavillon qui est là, tu les trouves tous, tu peux comparer rapidement, décider vite. C’est mieux, bien sûr.

Voilà comment Gatti évoque avec nostalgie les anciennes Halles de Paris, tout en reconnaissant les avantages des nouvelles constructions. Avec des descriptions qui mettent l’eau à la bouche, l’histoire du restaurateur nous plonge dans les entrailles d’abord du Paris des années 1830 et de la Restauration, puis de la Londres victorienne. La métropole anglaise fourmille d’immigrés, d’inventeurs, d’incroyables personnages qui semblent nés pour vivre dans la boue et dans la gloire, le passage d’une extrémité à l’autre se produisant avec une rapidité quelque peu déconcertante. Aux atmosphères citadines viennent s’ajouter les traversées du Gothard amenant à l’inoubliable Tessin.

Sur fond de révolution politique, économique et sociale, la voix de Carlo Gatti résonne au travers du temps et tout au long de ses déplacements. C’est que ce génie de la restauration, doué du sens de l’entreprise, qui a excellé par son art des glaces, des cafés, thés, des sucettes, etc., a le souffle long. En outre, le «bon géant» a le cœur sur la main, et n’hésite pas à recueillir les orphelins des mauvais quartiers londoniens tels que Seven Dials et Hungerford, lesquels finiraient à cette époque par devenir inéluctablement des truands. Nick, un des protégés de Gatton, surnom affectueux de Carlo Gatti, doit sa réussite à son sauveur. L’histoire du garçon recueilli est à l’aune de celle de Gatton: l’enfant qui au décès de sa mère ne se souvient même pas de son propre prénom suivra la remarquable école du Christ’s Hospital, puis l’EPF de Zurich et sera ingénieur à vingt-et-un ans. C’est ainsi que l’histoire de Gatton engendre un destin, celui de Nick, tout aussi exceptionnel. Carlo raconte son parcours au jeune homme doué d’une mémoire et d’une intelligence prodigieuses, pour que celui-ci écrive sa biographie. La narration est construite en miroir, conjuguant les deux voix de Gatton et de Nick, narrateurs à tour de rôle.

Gatti’s Variétés se lit comme un roman historique, riche, précis et engagé, mais surtout comme un mythe. Bien plus qu’un personnage réel avec de l’épaisseur, Carlo Gatti devient une figure légendaire. Il n’y a pas de doutes, pas d’ombre chez cet homme, juste un mauvais départ et un génie qui surgit d’un coup à trente ans. Le roman historique flirte parfois avec le conte rocambolesque. Les situations s’enchaînent avec brio, les personnages restent à distance. Ils sont pris dans un volontarisme indémontable, trait de caractère aimé et choisi par leur auteure. Hélas, ce trait de caractère fait qu’ils peinent à nous surprendre et que la tension narrative s’estompe.

Comme tout conte qui se transmet dans le temps, ici porté par la voix de Nick à plus de cinquante ans, il parviendra à des oreilles attentives, habituées à un autre contexte de vie. Les nôtres, pleines des bruits de la post-industrialisation, auront besoin de croire aux hommes de cœur qui changent une époque, ne serait-ce qu’avec des glaces à un penny.