Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème

Corinne Desarzens

Jean-Pierre Vinzel aimait les entreprises désespérées et les phénomènes inexplicables: Dalida, le pétrole, les caprices des actions, le roquefort, le cosmos, les vins et les femmes qu’il vénérait davantage qu’il ne les aimait, ce qui permettait de les neutraliser. Ni avide de donner ni de prendre, il aurait payé des gens pour introduire dans sa vie l’aventure, le danger. Il ne serait ami qu’avec des révolutionnaires et des anarchistes. La cave était son domaine à lui, son domaine réservé et Rita sentait bien qu’il lui faisait une faveur en la laissant entrer. Au fond de la cave, il avait fait aménager un petit carnotzet où il fallait encore se pencher pour entrer, étroit compartiment d’un bateau qui appareillait dans le noir. Là, il faisait asseoir Rita et parlait sans la regarder. – Celui qui me fascinait le plus vinifiait à La Chapellede- Guinchay dans le Beaujolais, dit-il d’un air mystérieux. Il s’appelait Jules Chauvet.

Rezension

von Elisabeth Vust

Publiziert am 26/06/2008

Se demander si ce qu’on lit appartient à la réalité ou à la fiction est d’autant plus vain avec Corinne Desarzens, qui considère que la vie n’existe pas tant qu’elle n’a pas été racontée, écrite. «La vérité n’a qu’à bien se tenir», avertissait-elle d’ailleurs dans l’entretien consacré à Poisson-Tambour, où elle prêtait sa voix à son frère suicidé «pour qu’il conjugue enfin le verbe être». Dans ce récit hypnotique - aux images coup de poing provoquant la chamade des cœurs–, l’écrivain esquissait également un début de portrait de son père, auquel elle consacre aujourd’hui Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème. Ce titre intrigant constitue une note de dégustation de vin et ouvre sur la passion du héros, négociant en vins, et également propriétaire d’une cave extraordinaire, à la plus grande surprise de sa fille qui ne connaissant pas l’existence de celle-ci avant d’en hériter, et pour cause: «il apportait peu à ses meilleurs amis. Une demi-bouteille parfois. Mais il donnait sans compter aux étrangers. Par impulsion, par coup de tête». Et puisque vendre ce trésor d’un seul bloc semblait «une transaction trop quelconque», Corinne Desarzens fit passer une annonce dans Le Temps, proposant d’échanger «une bouteillle contre une histoire». Cet épisode se retrouve ici, l’auteur se dissimulant derrière le personnage d’Alice, ainsi qu’elle l’avait fait derrière Adrienne dans Aubeterre.

«Alice resta longtemps à contempler tout cela», lit-on devant l’appartement envahi de papiers (dossiers, boîtes d’archives, livres farcis de petits billets) où son père vécut jusqu’à sa mort. Dès cette scène d’ouverture, quelque chose étonne dans la prise de distance qu’essaie de prendre la romancière par l’entremise d’Alice, comme si elle était paradoxalement plus présente ici que dans des textes assumant le «je», tels que Je suis tout ce que je rencontre et J’aimerais être l’herbe de cette prairie. Comme si, s’étant éloigné de l’autobiographie dans un premier mouvement, elle tenait à s’en rapprocher dans un second, yoyo littéraire qui s’atténue toutefois au fil des pages, à mesure que l’enchantement propre à l’écriture desarzienne grandit et fait son effet. Contrairement aux titres précédents, cette «magie» n’opère pas d’entrée de récit, semblant anesthésiée par le besoin de dire, de montrer les circonstances dramatiques du décès du père, et de sa vie.

Tel père, telle fille, dit-on. En tous cas, Corinne Desarzens est aussi inclassable que l’était son père, chef d’une famille dont Poisson-Tambour décrivait à quel point elle était «brillamment équipée pour l’échec». Et si tous deux ont abordé l’existence de façon fort différente, chacun(e) a(vait) le don des mots, lui à travers des annotations, notes de toutes sortes, qui ont constitué un «merveilleux jeu de pistes» et abouti à Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème. Partant depuis la fin – l’agonie -, la fille met en forme la vie de son père ou plutôt en propose une narration possible parmi tant d’autres. Au fil des scènes du passé se succédant dans un ordre évidemment plus subtil que chronologique, on prend la mesure de l’excentricité, de la complexité de cet homme.  Il y a  ses lettres: celles de réclamations – à l’usine Toblerone par exemple pour suggérer l’emploi d’une feuille d’aluminium plus épaisse; celles intimes, dont une missive glissée sous le sapin de Noël pour sa femme, la priant de «lui pardonner de n’avoir pas été l’homme qu’il lui fallait». Il y a Rita, qui mettait encore du rouge à lèvres «Red Radar » à soixante ans, et qui était moins une «muse» qu’un «paratonnerre». Il y a le trop et le pas assez: la veste de rocker estampée d’or et les habits de vieux grigou; l’urne de cristal pour l’épouse; le cœur pris entre tentation de dire oui aux folies et d’amasser tel un écureuil. Il y avait un homme, qui a laissé le goût des grands écarts à sa fille, mais qui n’a pas su dire, apprendre la tendresse (cf. Poisson-Tambour).

«Alice qui avait quitté la maison à ses dix-huit ans, avait profondément déçu Jean-Pierre Vinzel, surtout depuis l’interruption de son activité de traductrice et de son mariage banal, quatre jours après la naissance de son deuxième fils». Bien qu’elle le fasse par personnage interposé, Corinne Desarzens suggère des failles – voire des gouffres – dans sa relation avec son père. Et bien qu’elle soit présente dans tous ses textes, c’est peut-être la première fois qu’elle l’est de façon si frontale et prosaïque, sans images ni métaphores.