Un roi

Corinne Desarzens

«Je menais une vie ordinaire… Mais j’étais en veilleuse, avec l’impression tout le temps de faire partie de ces gens, d’apparence classique, qui sont intérieurement incontrô-lables.» Ainsi se décrit la narratrice de ce texte qui, alors qu’elle mène une vie paisible près de Genève, décide un jour de se battre pour les «requérants», terme qui, en Suisse, désigne les sans-papiers. Elle révèle la stupidité, l’injustice et la mauvaise foi d’une administration butée, et essaie par tous les moyens de lutter contre les expulsions et le triste sort réservé à ces «requérants». Parmi ces hommes jeunes, il y en a un dont elle va tomber éperdument amoureuse: un Roi. Il est Ethiopien et soudain s’impose à elle l’idée de partir pour l’Ethiopie. Le texte se transforme alors en un récit de voyage vivant, original et émouvant parce qu’à la découverte d’un pays dont elle ignorait tout se mêle le récit d’une passion violente, décrite avec une profondeur et une pudeur immenses.

(Présentation du roman, éditions Grasset)

Rezension

von Marion Rosselet

Publiziert am 31/08/2012

Auteure à l'œuvre conséquente, Corinne Desarzens, née en 1952 à Sète, vit dans le canton de Vaud. Son dernier livre, Un roi, possède une parenté étroite avec son roman précédent, Le gris du Gabon (L'Aire, 2009). Tous deux débutent par la même scène: une séance d'information des autorités cantonales vaudoises à propos de l'abri sous-terrain où seront logés des requérants d'asile. Les propos sont identiques, mot pour mot. Mais le personnage d'Ariane, auquel l'auteure prêtait déjà dans Le gris du Gabon certains de ses traits biographiques, n'est plus observé de l'extérieur. Il endosse la première personne. Alors que Corinne Desarzens s'était jusque-là toujours masquée derrière de multiples protagonistes, elle se défait ainsi, comme sa narratrice, du «détachement qui ne m'avait jamais quittée, m'observant à la troisième personne. J'étais ce condor perché qui, du haut du défilé, observait les voyageurs dans l'étroit canyon.»

Tout, dans l'œuvre de Corinne Desarzens, fonctionne en double. Elle avait en 2002 publié deux titres en parallèle Je voudrais être l'herbe de cette prairie et Je suis tout ce que je rencontre et confiait dans un entretien avec Elisabeth Vust pour la revue Viceversa: «pour l'écriture, j'ai toujours travaillé en miroir, soit en travaillant deux textes à la fois, soit en alternant les points de vue dans un même texte». Dans cette optique, il faudrait penser Un roi comme le pendant du Gris du Gabon. Un roi se déroule principalement en Ethiopie, tandis que son prédécesseur avait la Suisse pour cadre. Ils avancent de cette manière en parallèle. Toutefois, la reprise de nombreux passages interloque le lecteur. D'un côté, il vit le voyage en Ethiopie comme une ouverture, une échappée vivifiante et salue la construction irréprochable d'Un roi. De l'autre, il ne peut s'empêcher de voir rétrospectivement dans Le gris du Gabon une version de travail pour son successeur, publié chez l'éditeur français Grasset. Corinne Desarzens estime d'ailleurs qu'Un roi est beaucoup plus abouti que le précédent roman, trop fabriqué. Elle a souhaité réajuster l'image du Gris du Gabon, travailler depuis le même matériau de départ pour en faire un autre livre.

La narratrice, mariée et âgée de 57 ans, est confrontée à un véritable chamboulement dans son existence lorsqu'elle débute son activité de bénévole auprès des requérants d'asile. Elle reçoit en pleine figure les conditions dans lesquelles vivent ces étrangers et le «terrible ping-pong» entre les pays généré par les accords de Dublin. «Tout le monde les traitait comme des paquets non réclamés». Corinne Desarzens décrit avec sensibilité et réalisme l'absurdité d'une administration coercitive et un sentiment d’impasse croissant: «l'enfermement dans l'attente. Le relâchement du combat pour rester irréprochable, qui peu à peu allait céder à la tentation du deal. L'usure. […] Ils étaient là maintenant, inutiles, forts, magnifiques.»

Autre tremblement de terre: la narratrice est fascinée par Nega, un Erythréen à la démarche de prince et au visage d'icône. Il porte avec lui une bible en tigrinia: «on aurait dit des processions de fourmis cheminant en lignes sur la page, de petites scies, des spaghettis enroulés autour d'un bâton. Les mots en tigrinia sonnaient rudement, rappelant la griffure d'un buisson, un doigt pris dans la porte, un éternuement.» Corinne Desarzens, fidèle à elle-même, nous emmène dans l'univers des sens. «Ses paumes étaient violettes, et ses mains étroites. Un maintien de danseur étoile. Je me souvenais que les dieux et les déesses ne cillent jamais.» L'auteure parvient à mettre en forme cette admiration pour les corps et leurs mouvements en jouant avec les clichés. Grâce à sa langue non convenue, sa joie du mot , ses ellipses et ses images insolites, elle évite le piège de l'exotisme. Dans sa pleine étreinte de l'existence, elle sait s'intéresser aux trajectoires de vie et critiquer la politique d'asile suisse.

Un jour cruel, absurde, Nega est emporté par un fourgon de police. La narratrice décide alors de partir en Afrique «pour comprendre, pour fuir toutes ces lettres d'administration, si martiales et sans issue, pour échapper à ce nœud coulant, chaque fois resserré, à cette violence de moins en moins soft, pour m'éloigner de ce pays de moins en moins le mien. […] Parce que l'attitude si digne des Erythréens m'avait fait envie de découvrir le pays le plus proche de celui qu'ils avaient dû fuir: l'Ethiopie.» Ce voyage, qui fut celui de l'auteure également, occupe la majeure partie du livre. La narratrice retourne plusieurs fois en Ethiopie, contrairement à ces «grandes voyageuses [qui] traçaient le nom des pays, une fois faits.» Corinne Desarzens dresse d'ailleurs un portrait acerbe des touristes, de leurs conversations incessantes et vides. A celles-ci s'oppose le silence majestueux des «princes trempés dans l'encre».

Dans Un roi, le talent de l'auteure pour évoquer la singularité des lieux a tout le loisir de se déployer. Au fur et à mesure que la narratrice se plonge dans le pays et entre en contact avec ses habitants, elle s'approprie les sonorités de leur langue. Un nombre croissant de mots en tigrinia ou en amharique s'insinuent dans le récit, hagarachin, eshi Gasshe, tachatchi. Car «l'unique moyen pour entrer, peut-être pas dans le cœur, mais dans la moelle, d'un pays est la langue», confie l'auteure polyglotte. Au fur et à mesure du périple, «les cahots de la jeep rendaient illisibles les mots anglais que je recopiais, secoués, tordus en spaghettis, aussitôt et miraculeusement transcrits en amharique manuscrit.» Et lorsque la narratrice se dirige vers le sud, chez les Hamers, son écriture se peuple de silences comme pour communier avec eux, car ils «ne répondent jamais vite. Ils pensent que le silence est la meilleure technique de filtrage pour éviter la fatigue et la pollution regrettable de l'esprit humain. Ils pensent, eux aussi, qu'il faut mettre des intervalles entre les événements.»

L'immersion en Ethiopie ne serait toutefois que partielle si la narratrice n'avait pas rencontré Alex, un jeune guide de 27 ans – le roi du titre – dont elle s'éprend: «cela tombe dessus, comme le printemps qui n'est pas une jeune feuille qui se déroule mais la chute, sur votre pied, d'un insecte étourdi d'avoir trop hiverné.» Corinne Desarzens décrit magnifiquement la rencontre amoureuse et l'intervalle nécessaire entre deux êtres pour qu'ils puissent se voir réellement.

Au long de son périple, la narratrice est accompagnée par trois récits de voyageurs partis en Ethiopie dans les années 1930: Joseph Kessel, Evelyn Waugh, et Michel Leiris. Ce dernier, nous dit-elle, était «à deux doigts de la peau noire», mais ne l'a pas touchée, paralysé devant la différence. Il voulait sortir de sa position d'observateur, sans y être complètement parvenu. Tout se passe comme si le voyage, chez Corinne Desarzens, exigeait qu'on s'abandonnât littéralement corps et âme.