Nouaison

Silvia Härri

Nouaison est à la fois le livre et le lieu de métamorphoses multiples: celle de la fleur en fruit, comme suggère son titre, de la femme en mère, du ventre vide en ventre plein, de l’embryon en enfant, de l’absence en présence. L’auteur évoque par touches discontinues et allusives plusieurs facettes de la maternité dans un texte qui convoque tour à tour le fragment, le récit, le journal, la prose et la poésie. Ainsi c’est la langue elle-même qui noue et se transforme au fil des pages.

(Silvia Härri, Nouaison, Bernard Campiche éditeur)

Apprivoiser le corps

von Marina Skalova

Publiziert am 13/07/2015

La nouaison désigne le processus qui transforme la fleur en fruit. C’est exactement ce qui s’accomplit dans le nouvel ouvrage de la poétesse genevoise Silvia Härri, paru aux éditions Bernard Campiche. Avec une plume sensible et incisive, la narratrice retrace sa longue conquête de la maternité. Le livre s’ouvre sur son entrée dans le bloc opératoire, où elle doit subir une intervention chirurgicale avant de pouvoir tomber enceinte et se termine peu après son accouchement. Constitué de fragments en prose poétique, ce texte restitue avec pudeur et sincérité un parcours jalonné d’épreuves, où le sentiment d’injustice est lancinant, mais où la «patience» et la «résistance entêtée» parviennent finalement à porter leurs fruits. Un cheminement vers l’acceptation du corps, avant que le désir ne se réalise enfin et fasse éclore une vie nouvelle.

D´une façon très intime, touchante parce qu’elle dévoile et préserve en même temps, Silvia Härri dépouille le corps de ses apparats et laisse affleurer sa fragilité. Ses mots sont souvent joueurs, voilant pudiquement leurs accents douloureux. Sous couvert d’une tonalité légère, enfantine parfois, ils serpentent au gré d’associations sonores et d’images limpides, puissantes, qui soulignent que le rapport à soi se noue aussi, dans le corps-à-corps avec l’écriture:

Ils disaient maldonne malchance c’est mal fait, madame.
Elle pensait marelle marguerite et massepain.
Ils parlaient matrice maladie malformation
elle rêvait margelle et madeleine elle rêvait matin
ma terre merveille mappemonde.
Ils répondaient matraque massicot machette ou matelas

Un à un, l’écriture défait les nœuds, intriqués dans la gorge ou dans la poitrine, avant que l’attente ne parvienne à son terme et que le cordon ombilical ne se dénoue enfin. Ce qui fait la richesse de ce texte, c’est d’abord cette sensibilité, la finesse et la précision de ses métaphores à la puissance d’évocation tout autant visuelle que musicale, faisant ressentir avec justesse ce que traverse ce corps féminin désirant.

Au plus près de la sensation vécue, une très belle matrice poétique se tisse. La narratrice donne à éprouver ses frémissements intérieurs, le vertige d´émotions souvent exacerbées, à fleur de peau. Elle se dépeint sur le fil entre «une menace silencieuse plus effilée qu’une lame de bistouri», un espoir qui envahit les moindres parcelles de son être et la peur d’espérer trop, à chaque fois, en «tapotant un message en morse sur son ventre vide»… Une traversée du corps, qui laisse résonner toute la puissance de croire et d’aspirer, qui est la sienne:

Que cet étrange corps (le tien?) ne soit ni cage ni prison, encore moins faiseur d’ange, qu’il grandisse plutôt, s’étire, gronde comme orage ou rivière, où les poissons se faufilent et l´écume bouscule les pierres.

A tâtons entre le «elle» et le «tu», le récit crée un détachement qui reflète le sentiment d’étrangeté ressenti par la narratrice face à son corps. Il est perçu comme un territoire inconnu, dont émanent des menaces sur lesquelles elle n’a que peu de prise. «Il paraît que ce sont ses organes», écrit-elle à son propre sujet, déléguant aux médecins en blouses blanches le pouvoir de nommer, de mettre des mots sur les choses. Ils annoncent des verdicts, décrètent qu’il faut anesthésier, couper, trancher, recoudre, panser, précisent qu’il ne faut pas s’inquiéter, avant d’aller «chercher la suivante, en souriant».

Silvia Härri met en relief la brutalité des approches médicales, la froideur de cette raison chirurgicale qui dissèque le réel, une «mécanique plaquée sur du vivant», comme disait Bergson. La narratrice se dépeint «prise au piège des vapeurs de désinfectant, des serres métalliques du lit» ou encore, plongeant «des pieds aux seins dans cet engin qui l’engloutit dans sa carapace de métal» et son «éternité assourdissante de fer». L’écriture restitue cette violence avec une précision implacable, au plus près du grouillement des organes qui souffrent et s’affolent:

La sonde fait mal, à l’intérieur les viscères se gorgent d’air, le ventre va exploser comme un ballon trop gonflé, les organes se boursouflent, lancinent autant que le sifflement du médecin ahuri devant son dossier.

Il est rare que l’on lise une projection aussi intime dans la perception d’une femme, avec sa réalité parfois crue. Dans un corps de femme, non pas tel que les hommes rêveraient qu’il soit, mais tel qu’il est, vit, se transforme, porte «l’absence» puis «la présence» et dont le lecteur est invité à partager l’expérience intime. Une prise de parole fragile, derrière laquelle résonne, en sourdine, le poids de l’emprise sociétale sur le corps des femmes, continuant à considérer la féminité comme indissociable de la maternité. En donnant à entendre la douleur de celle qui craint de ne pas pouvoir enfanter, Silvia Härri fait entrer la question du désir inassouvi, puis de la grossesse et de l’accouchement, expérience immémoriale «criée du fond des âges et des entrailles», dans l’histoire de la littérature.