Un mur cache la guerre

Yves Laplace

En pleine forêt du Risoud jurassien, la plus sombre de France, un mur de pierres libres et sèches marque la frontière avec la Suisse. Il s'étend sur cent cinquante kilomètres. Les soldats défaits par les Prussiens le franchirent par milliers en 1871, les villageois menacés par le front lorgnaient vers lui en 1914... Mais personne ou presque n'en connaît aujourd'hui l'existence.

Durant la Seconde Guerre mondiale, trois jeunes égarés parmi les résistants, les traîtres, les Allemands, les passeurs, les espions, les réfractaires et les fugitifs s'y brisent les os - tandis que douaniers et contrebandiers poursuivent leur immuable partie de cache-cache. René se joue de tout et de tous entre son village natal et Dachau. Gloria passe les Juifs en vénérant le général de Gaulle et le maréchal Pétain. Soldat vaudois, champion de lutte et agent de renseignements, Greg les aide dans leur entreprise comme ils l'aident dans la sienne.

A l'aube du XXIe siècle, un visiteur suisse rencontre les rescapés. Il recueille les dits, les songes, les écrits, il rassemble les voix. Il remonte le cours du temps. A travers le récit des trois jeunes gens, Yves Laplace explore une époque qui devient la «sienne» et reste la nôtre depuis la découverte des fonds juifs en déshérence dans les banques helvétiques.

Un Jura étrangement familier

von Catherine Favre

Publiziert am 27/12/2002

Polémiste, bourlingueur, témoin engagé des guerres de Bosnie et du Liban, l'écrivain genevois Yves Laplace publie aux Editions Stock son 9e roman, Un mur cache la guerre. Un livre dense, sans concession à l'histoire et à ses zones d'ombre. Avec pour décor étrangement familier, le Jura franco-suisse des années 39-45. Et pour symbole de tous les héroïsmes bafoués, le mur-frontière de la forêt du Risoud, où se croisent, se fondent et se confondent, dans les bruits de bottes nazies, contrebandiers et réfugiés juifs, agents de renseignements et soldats allemands...

Romancier, dramaturge, essayiste et... arbitre de football, Yves Laplace, 44 ans, fait acte d'écriture depuis plus de deux décennies. Plaquant le lycée à l'âge de 17 ans, il publie son premier récit, Le Garrot, en 1977 chez Lattès. Auteur prolifique d'une œuvre coup-de-poing, forte, imposante (21 livres publiés à ce jour), l'écrivain genevois excelle dans la relecture des paradoxes de l'histoire, de ses non-sens et de ses non-dits. Sa plume exploratoire, son écriture cinglante, implacable dans son souci d'authenticité non rédhibitoire, trouvent dans la guerre et la folie meurtrière des hommes, un thème universel et pourtant singulier, terrain d'investigation quotidien «de la monstruosité humaine» sans gloire et sans limite. Là où basculent, dans la sueur et les bouillonnements du sang, les mêmes destinées tantôt héroïques, tantôt obscures, des victimes et des bourreaux.

C'est en 2001 qu'Yves Laplace a élaboré Un mur cache la guerre, son dernier roman, alors qu'il faisait «résidence d'écriture» dans le Jura. Œuvrant dans les prolongements d'un premier recueil de textes sur le même thème, Dits et songes du mur, textes mis en voix et en scène en octobre dernier, l'auteur a souhaité prolonger par «un roman autonome» la somme d'un impressionnant travail de documentation et d'archives inédites recueillies sur le terrain. A travers le mur-frontière de la forêt du Risoud, «la plus sombre de France», il raconte la guerre, celle de 39-45, et toutes les autres, passées et à venir.

Entretien avec Yves Laplace à propos d'Un mur cache la guerre

- Catherin Favre: Un livre de plus sur la guerre?

- Yves Laplace: Ce roman fait suite à la résidence d'écriture à laquelle je me suis astreint, durant l'automne et l'hiver 2001, dans plusieurs villages jurassiens - Le Sentier, Foncine-le-Haut et Chapelle-des-Bois - villages situés de part et d'autre du mur-frontière long d'environ 150 kilomètres, édifié au 19e siècle par les paysans suisses soucieux de se prémunir contre de supposés voleurs de bois français. J'ai rencontré des témoins de la dernière guerre: résistants, passeurs, contrebandiers, déportés... Nous avons parlé. J'ai pris des notes, questionné, capté des voix. J'ai marché, dormi, photographié l'ancien poste des Mines où les gendarmes avaient leurs habitudes et l'hôtel d'Italie où dormaient les fugitifs. J'ai fixé sur pellicule la frontière, la forêt et le mur qui la «cache»...

- ... le mur qui cache la guerre... ou la forêt?

- L'une et l'autre, la forêt et la guerre ne faisant qu'une dans la symbolique de mon roman. Le nez contre le mur, on ne voit plus l'histoire. Ce mur-frontière de pierres sèches, peu connu, oublié, est lié aux guerres: à la défaite des Bourbakis en 1870-1871, au conflit de 14-18 et, bien sûr, à celui de 39-45; ligne de démarcation trouble et obscure par où transitaient Juifs et résistants, espions et contrebandiers, traîtres et Allemands, dans une tragique et loufoque partie de cache-cache. J'ai souhaité explorer les multiples épisodes, immenses et minuscules, suscités par l'occupation, la collaboration, la résistance, la contrebande, le passage de fugitifs.

La contrebande était une excellente couverture. Passeurs au service de la Résistance française, agents de renseignements de l'Armée suisse, ce fut souvent pour camoufler leurs petits trafics illicites que les contrebandiers, qui connaissaient parfaitement le terrain, sont devenus résistants... Ironies de l'histoire, une fois encore...

- ... sans doute et aujourd'hui, ce sont d'autres murs-symboles qui s'érigent partout dans le monde... celui dont se ceint Israël...

- ... ironie de l'histoire certes, même s'il n'y a pas d'allusion explicite dans mon livre au conflit israélo-arabe actuel. Mais je crois que les murs physiques ne sont ni les plus solides, ni les plus dangereux.
Le mur de Berlin revêt une force symbolique, mais est-ce un crime en soi? Les criminels, ce sont les dirigeants qui s'abritent derrière ces murs, pour se perpétuer et y perpétrer une politique meurtrière.

- L'histoire ne serait qu'un éternel recommencement?

- Ce n'est pas ma conception de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale en tout cas. La Shoah n'est pas un événement répétable; le crime des crimes ne peut être que singulier, il ne peut être rapporté à d'autres crimes contre l'humanité. Le fait même de comparer tout génocide à d'autres génocides en relativise le modèle et ses impossibles répliques. Chaque génocide est un crime indépassable, irréparable...

- Le Liban, la Bosnie, le conflit de 39-45... vous êtes un écrivain de la guerre? Un spécialiste?

- En tant que romancier, non. La plupart de mes romans sont inspirés de faits divers, fortement transformés. Mais la guerre et les conflits sont effectivement très présents dans mes livres, notamment dans mes pièces de théâtre. L'une de mes premières œuvres dramaturgiques, Nationalité française, consacrée à la guerre d'Algérie, a été montée à Paris en 1989 par le Théâtre national de la Colline. La polémique suscitée fut incroyablement vive. Tout en étant favorable à l'indépendance, ma pièce donnait la parole à des partisans de l'Algérie française. Leur discours troublant avait fortement heurté l'opinion publique française, peu préparée au début des années 90 à un débat sur son histoire récente...

- ... un tel débat serait envisageable en Suisse?

- En Suisse, le rapport aux écrivains et aux artistes est différent. Ici, on fait taire les intellectuels, non pas en les censurant de façon spectaculaire comme en France ou dans d'autres pays, mais plus finement, de façon plus meurtrière sans doute, en feignant de les ignorer, en refusant de prendre en considération leur autorité intellectuelle et artistique. Des personnages tels que Frisch et Dürrenmatt, qui ont pourtant participé à l'histoire même du pays, ont été ignorés, injuriés, conspués de leur vivant. L'affaire des fiches a été révélatrice à cet égard. Et quand Dürrenmatt a prononcé son magnifique discours en hommage à Vaclav Havel, il a essuyé l'indifférence glaciale, ostentatoire, du conseiller fédéral présent.
Paradoxalement, la Suisse compte beaucoup d'éditeurs, de lecteurs, de troupes de théâtre, de journaux... Des institutions comme Pro Helvetia font des efforts financiers importants dans leur soutien à la culture. Et pourtant, cette relative générosité est aussi l'expression moins glorieuse d'un mépris à l'endroit des artistes, d'une incompréhension, d'un désarroi face à leur travail. Ce climat, tissé d'ignorance et de mépris, rend très difficile le débat d'idées, l'affrontement, la transgression...

- Vous vous enflammez... vous êtes très engagé... écrivain engagé!?

- Je crois davantage à l'engagement littéraire qu'à la littérature engagée. Tout ce que j'écris - romans, théâtre, essais - procède d'une exigence littéraire forte. Même si l'histoire est présente dans mes livres et dans ma langue, je ne cherche pas à faire passer un message, à me positionner. Au contraire d'un historien qui analyse les faits, je tente d'explorer avec endurance, résistance, l'étrangeté des violences et des paradoxes de l'histoire. Même dans l'urgence d'événements très graves, même sur le terrain en Bosnie, où je me devais de dénoncer la «purification ethnique», j'ai gardé le souci de l'écriture en elle-même, pour elle-même.

- Ça sert à ça l'écriture?

- La littérature est en porte-à-faux avec le déferlement des moyens médiatiques actuels. L'écriture est l'un des rares moyens d'expression qui ne relève pas d'un idéal de la communication.

- ???...

- ... l'écrivain tente de dire le monde autrement. Il tente d'inventer des mondes nouveaux pour mieux faire surgir ce qui est enfoui ou enfui. On cherche davantage le mystère, l'énigme, là où les médias ont pour vocation d'établir la transparence. Un écrivain se débat avec sa langue, ses idées, ses incertitudes, c'est tout cela qui fait l'acte d'écrire, l'interprétation du monde ou, pour reprendre le titre de mon ami Olivier Rolin, «l'invention du monde».

- Quelles leçons en tirer?

- S'il y en a, ce n'est sans doute pas aux écrivains de les tirer. Nous ne sommes pas des donneurs de leçons, en tout cas pas sur le plan de la littérature. Personnellement, les équivoques de l'histoire m'intéressent bien davantage qu'une lecture bien-pensante... Un livre doit troubler son lecteur.
Dans Un mur cache la guerre, j'explore toutes les voix, même les voix criminelles, pour les faire entendre et donner au lecteur les moyens de trouver ses propres repères dans les non-dits de l'histoire. Kafka n'a-t-il pas écrit cette phrase magnifique: «Ecrire, c'est faire un bond hors du rang des meurtriers»?

- Que retiendra l'histoire de 2002?

- Pour les historiens, il apparaîtra certainement que le 21e siècle a commencé le 11 septembre 2001. Les événements majeurs de l'année qui s'achèvent restent profondément ancrés dans les prolongements du drame du World Trade Center. C'est la première fois qu'un acte terroriste relativement isolé prend les proportions d'un crime de masse avec des implications idéologiques et géopolitiques mondiales. Le 11 septembre a provoqué une transformation des alliances entre les USA et l'Arabie saoudite; tandis que la menace de guerre en Irak entretient un climat de tension permanent... Toutefois, le discours idéologique qui tend à réduire la situation actuelle à un choc de civilisations m'apparaît dangereusement simplificateur, faisant le jeu des belliqueux des «deux» camps, occultant la complexité d'une constellation d'opinions nuancées. Je voudrais pouvoir parier sur un troisième camp ou un «tiers-camp»...

- Et pour vous, 2002 en Suisse...?

- 2002 restera marquée par la suite du débat sur le Rapport Bergier. Malheureusement, peu de gens ont pris le temps de le lire et d'en mesurer l'importance. La Suisse n'était pas l'Autriche, ni la France de Vichy, c'est entendu. Mais le gouvernement et les banques de notre pays ont été politiquement complices d'un crime contre l'humanité en refoulant des milliers de Juifs et en faisant fructifier le trésor de guerre nazi. La Suisse a ainsi très largement profité de la guerre froide...

L'accueil d'indifférence polie réservé à ce document, pourtant essentiel au retour de la sérénité politique, est symptomatique des lourdeurs pesantes, étouffantes, qui règnent dans notre pays. Même repli identitaire en ce qui concerne l'abandon du projet de la Fondation Solidarité (même si, dans ce cas précis, la question biaisée par l'Initiative UDC, était certainement posée en termes confus au peuple suisse). Il a fallu attendre 50 ans pour que le Parlement fédéral annule les condamnations infligées à des citoyens venus en aide à des réfugiés juifs. C'est tout simplement effarant! Et encore cette «réhabilitation», arrachée de haute lutte, ne concerne-t-elle pas nos concitoyens engagés dans les Brigades internationales espagnoles. Faut-il rappeler, par contre, que des complices des crimes nazis sont souvent restés en place, à des postes-clés...

- ... l'année 2003 s'annonce aussi sous de sombres auspices avec les menaces de guerre en Irak...

- Difficile de savoir ce que nous réserve l'avenir... «Les nuits sont enceintes, mais nul ne sait le jour qui naîtra» dit un très ancien proverbe arabe. C'est là l'incarnation même du travail de l'écrivain, qui n'a rien d'un devin, même s'il essaie de se situer en amont et en aval des événements. Cette forte parole nous rappelle que l'expression littéraire se suffit à elle-même, tout en étant d'une richesse infinie pour le monde.

(Journal du Jura)

Presseschau (Auswahl)

La parole de quelques «Justes» traverse le mur de l'Histoire

[...] le thème de la position de la Suisse pendant la guerre n'en finit pas d'alimenter un débat nécessaire mais souvent faussé [...]. Au mythe d'une Helvétie pure et vertueuse s'est substitué celui d'une Suisse profiteuse et cynique. Il en résulte, pour la majorité des honnêtes gens de ce pays qui ont vécu ces années, un sentiment d'injustice et d'amertume, exacerbé par le langage souvent réducteur des médias. [...] Une chose est, en effet, le langage d'explication rapide, qui constitue l'essentiel du discours médiatique, et autre chose, le langage d'implication de la littérature, supposant une absorption plus attentive et lente, puis l'effort d'une transposition, non pour «faire joli» mais pour rendre le son juste.
Or c'est précisément la démarche d'Yves Laplace, [...] restituant au rôle de l'écrivain sa dignité d'identification et de compassion, mais aussi sa liberté d'interprétation et de réinvention d'une parole commune lestée par une éthique et cependant ouverte aux contradictions, surprises, ambiguïtés, cocasseries, incongruités du roman de l'homme... (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 29.01.2002)