Dans les pas de Walser, sur les traces de Rousseau… Cippe à Bienne

Patrick Amstutz

Pour fêter à la fois les dix ans de la collection Le cippe et son 20e titre, l’ACEL – Association pour une Collection d’Etudes Littéraires, qui a son siège à Bienne – publie un cippe hors série autour de la Ville de Bienne, dans les pas de Walser et sur les traces de Rousseau, avec une série d’inédits spécialement écrits pour l’occasion par des écrivains de renom et de jeunes plumes prometteuses. De manière littéraire, par le truchement d’une trentaine de textes, les auteurs font bien davantage que de croiser leurs voix. Ce livre constitue un vrai échange, transversal et actif, en ce sens qu’il instaure un véritable dialogue avec le génie d’un lieu aussi alémanique, et que des femmes et des hommes se penchent sur une région frontalière pour la faire entrer dans leur oeuvre francophone.

Hommage littéraire, artistique et poétique à un lieu, un paysage, un art de vivre que se disputent deux cultures.

Collectif formé de nombreux auteurs et artistes français et suisses, parmi lesquels : François Beuchat / David Collin / Isabelle Fluekiger / Alexandre Friedrich / Blaise Hofmann / Jacques Lèbre / Rose-Marie Pagnard / Noëlle Revaz / Aude Seigne

(Présentation du livre, ACEL / Infolio)

Bienne, sous le faisceau des regards

von Marina Skalova

Publiziert am 21/06/2015

Un cippe était, dans l’Antiquité, une petite colonne tronquée qui pouvait servir de borne, d’humble stèle ou de mémorial. Créée il y a dix ans par Patrick Amstutz, publiée aux éditions Infolio après avoir été chez Zoé, la collection Le cippe – études littéraires se donne pour vocation d’offrir un éclairage nouveau sur des œuvres marquantes de la francophonie. Plus qu’un outil pédagogique classique, le cippe est conçu comme une porte d’entrée dans l’œuvre d’écrivains majeurs, bien que peu mis à l’honneur dans les programmes scolaires traditionnels. Le catalogue rassemble tout autant les œuvres d’écrivains suisses, notamment Philippe Jaccottet, Nicolas Bouvier, Alexandre Voisard, Blaise Cendrars ou Charles Ferdinand Ramuz, que d’auteurs francophones du monde entier, dont le Martiniquais Aimé Césaire, fondateur de la «négritude», l’Ivoirien Ahmadou Kourouma ou encore Agota Kristof, d’origine hongroise. Un panorama du patrimoine littéraire francophone, qui n’a cesse de s’étoffer et compte aujourd’hui une vingtaine de titres.

«Des petits livres bon marché, faciles d’accès, qui puissent intéresser, en dehors des universités, des lecteurs qui aimeraient comprendre pourquoi l’œuvre de tel écrivain est si importante», décrit Patrick Amstutz. Le plaisir de la lecture est au cœur du projet, afin de pouvoir s’adresser tout autant à des étudiants, des enseignants qu’à de simples curieux. Critiques ou universitaires, les auteurs de ces ouvrages sont avant tout passeurs, médiateurs, qui tendent la main au lecteur pour lui permettre de découvrir des œuvres singulières. Ainsi, chacun de ces petits livres est aussi le lieu où se déploie une écriture, affranchie des canons de l’académie. Chaque titre de la collection est écrit par un spécialiste venu d’ailleurs, souvent issu d’autres parties du monde, du Liban à la Côté d’Ivoire. Une façon de sortir de l’entre-soi pour croiser les regards et permettre un brassage salutaire.

Mais si l’ouverture interculturelle est très marquée, Patrick Amstutz insiste aussi sur sa volonté première de faire sortir les écrivains suisses de l’ombre. «C’est un miracle qui s’est produit de Sion à Porrentruy. L’explosion au 20e siècle de plumes de qualité dans cette petite partie de territoire qu’est la Suisse romande, en raison de ses particularités politiques et confédérales, est absolument incroyable», souligne-t-il. Compte tenu de son riche patrimoine littéraire, «la Suisse était ainsi une plateforme éditoriale parfaite, pour faire rayonner les écritures francophones d’ici ou d’ailleurs», dit l’éditeur.

À l’honneur au gré des titres du catalogue, la littérature suisse est aussi consacrée dans chacun des hors-séries publiés par la collection. Après le recueil d’hommages à Charles-Albert Cingria en 2011, est paru en 2012 un second livre d’hommages, pour le centième anniversaire de la grande auteure valaisanne S. Corinna Bille. Chacun a été verni dans une ville bilingue suisse, Fribourg, puis Sierre. Pour fêter les dix ans de la collection, Patrick Amstutz a choisi de consacrer un troisième numéro spécial à Bienne, sa ville natale. Publié en février 2015, Dans les pas de Walser, sur les traces de Rousseau… Cippe à Bienne rassemble quarante plumes, des auteurs jeunes ou confirmés, suisses ou français, et a été illustré par seize artistes. L’ouvrage commence par suivre le rythme des promenades de Rousseau, puis dévie, s’égare en route, emprunte un chemin de traverse, digne émule en cela de Robert Walser. L’ensemble est très hétéroclite, mais réserve de bonnes surprises.

En ouverture, une lettre à Jean-Jacques Rousseau signée par l’écrivain Gérard Bocholier inscrit le recueil sous le signe de la rêverie de l’île Saint-Pierre et de ses mirages imagés. Virevoltant, en toute légèreté, entre les genres et les styles d’écriture, on découvre ensuite plusieurs sonnets mais également des éclairages critiques et historiques consacrés aux promenades de Rousseau, s’alternant avec des textes de création littéraire. Arpentant les paysages de la cité lacustre, les écrivains rassemblés dans cette première partie s’inscrivent dans la tradition rousseauiste de la rêverie, où la beauté de la nature apparaît comme reflet indissociable des états d’âme.

La seconde partie, intitulée «En chemin avec Robert Walser» laisse résonner une gamme d’appropriations subjectives du motif de la flânerie cher à Robert Walser. Citons notamment le beau texte en prose poétique de Sylvie Durbec, «(Un seul mot)», où la quête des mots, ou plutôt du mot, est déclinée pas à pas, telle une promenade lente et sensible. Aude Seigne, quant à elle, décide de prendre les sonorités de «Twann», petit village situé près de Bienne, au pied de la lettre, dans son récit intitulé «La Douane». Un petit texte rafraîchissant et drôle, qui interroge subtilement les préjugés associés à cette ville à l’identité parfois trouble, coincée entre Jura francophone et Suisse alémanique.

Si la suite de l’ouvrage se délie davantage des grands maîtres pour laisser l’imagination gambader librement, le motif de la promenade reste consacré par de nombreux auteurs. La partie «Bienne jurassienne» s’ouvre ainsi sur un texte de Blaise Hofmann, dont la plume s’aventure dans les Gorges de Frinvillier, enchâssées entre nature verdoyante et pont d’autoroute. Quelques pages plus loin, Alexandre Friederich esquisse les prémices d’une topographie séculaire, en s’intéressant au canal de la Suze comme au sillon d’une «écriture du monde».

Plus personnels, les textes qui constituent la partie «Bienne, mienne, tienne, sienne» dévoilent un kaléidoscope de regards souvent tendres, toujours singuliers. Sur la trace de graffitis et autres «tatouages urbains», Thierry Luterbacher entrelace souvenirs d’enfance et d’adolescence sauvage. Noëlle Revaz laisse résonner les sonorités suisses-allemandes propres à sa ville d’élection, tandis que Quentin Mouron interroge le passé soi-disant dangereux de la ville, alimentant fantasmes et légendes urbaines.

Enfin, la dernière partie, «Excursions littéraires», donne la part belle à des écrits volontairement fictionnels, se détachant de leur ancrage biennois pour en garder une atmosphère, une évocation poétique... C’est le cas de Silvia Härri, dont le récit envoûte par son lyrisme évanescent, aux effluves de brume. A partir d’un voyage en funiculaire, le fil de la mémoire se déroule, nous emmenant à suivre un personnage suspendu entre ici et ailleurs. Il en est de même dans le beau texte d’Elisabeth Jobin, où la ville de Bienne se trouve enveloppée dans un espace-temps cotonneux et où la nostalgie des départs s’exhale de l’arrivée dans un «appartement chargé d’histoires».

Une balade géographique mais aussi musicale, au gré des textes qui composent cette belle partition, où l’on glisse tout en douceur de la flânerie vers le voyage intérieur.