Frère Jacques

Klaus Merz

Dans ce bref roman, Klaus Merz raconte l'histoire d'une famille marquée par la maladie et la mort. Rien de morbide pourtant dans cette suite de tableaux, mais une gaieté, une vigueur paradoxales: y concourent la chaleur du fournil paternel et l'atmosphère des années cinquante, les frasques tragicomiques de l'oncle Franz et les tubulures brûlantes de la Harley, et surtout, la justesse et le laconisme d'une prose insolite.

(Présentation du roman, éditions Zoé)

Entretien avec l'auteur

von Marion Graf

Publiziert am 09/10/2001

Klaus Merz est considéré comme une des voix qui comptent aujourd’hui dans les lettres alémaniques, ce qui est presque une gageure pour un auteur voué à une écriture laconique et aux textes brefs. Derrière les anecdotes, les détails et les personnages touchants, cocasses, aventuriers, émouvants de ses histoires, c’est la condition humaine qui intéresse Klaus Merz, dans son intensité contradictoire. Il reste pourtant un écrivain de l’implicite plutôt que de l’explicite. De l’image plutôt que de l’explication. On peut rapprocher son travail de celui des peintres, dont il a d’ailleurs scruté et commenté la démarche dans de nombreux essais ou portraits.

Après plusieurs recueils qui vous ont fait connaître comme poète, puis comme un maître de la forme brève, voici un livre, Frère Jacques, que vous qualifiez de «presque» un roman. Voici aussi, rééditée cette année, Kommen Sie mit mir ans Meer, Fräulein? une nouvelle de plus de cent pages publiée en 1982… Ces deux textes plus longs ont-ils à vox yeux un autre statut que les petites proses?

Ce qui m’intéresse, au fond, ce que je recherche depuis toujours, c’est la densité. Poèmes, proses, nouvelles, roman, qu’importe?… Je travaille toujours dans le sens d’une condensation, d’une réduction extrême du matériau, jusqu’à une sorte de concentré. J’aimerais que ce laconisme ait la densité de la poésie. Une lectrice m’écrivait récemment: «Je sors de la lecture de votre roman de 750 pages serrées sur 75 pages…» Tremolo Trümmer et Am Fuss des Kamels, deux recueils de proses, ne sont certes pas conçus comme des romans, mais plusieurs critiques ont prétendu qu’il y avait là la matière d’une trilogie. Il est vrai qu’on peut lire mes livres comme une sorte de roman par fragments, tout se tient, tout est tissé. A propos de ses propres écrits, Gerhard Meier parle de «tapis narratif». Cette expression me conviendrait tout à fait. Certains motifs réapparaissent, je les réutilise. On le dit parfois, peut-être que tout écrivain travaille sur un seul roman.

Comment vous êtes-vous engagé dans l’écriture de Frère Jacques?

Tout commence toujours par une étincelle, une phrase, un mot, et je me dis que je devrais creuser là. La première question que je me pose, c’est: comment faire? L’enjeu m’apparaît plus tard.

C’est donc seulement en fin de travail que je me suis aperçu qu’en fait, la poétologie du roman se trouvait figurée en particulier dans le personnage de Marietta, la jeune servante italienne, extérieure à la famille, qui a perdu un œil à la fin de la guerre. Comme si le roman se tenait en équilibre sur l’arête du nez de Marietta. Il y a d’un côté la destruction, l’effroi, la douleur, et de l’autre le bonheur, la merveille, la beauté. Ce que j’ai toujours cherché, pendant vingt ans peut-être, c’est cet équilibre. Regarder les choses jusqu’au fond, puis décoller, aller jusqu’au fantastique. De là, des changements de registre très brusques, une haute tension. Jusqu’où peut-on aller avant que ça bascule dans un sens, ou dans l’autre… Voilà ce qui m’intéresse. Certains lecteurs rejettent d’ailleurs ces renversements, les jugeant trop durs, trop abrupts.

Quelle est, dans ce livre, la dimension autobiographique? Le roman comporte-t-il des personnages inventés?

En l’espace de sept ans, j’ai vu disparaître toute ma famille d’origine. Ecrire était une possibilité de faire revivre les miens, en grandissant et en approfondissant leurs traits…

Mais aussi bien, il s’agit d’un roman, de l’invention d’une enfance, à partir de celle qu’on porte avec soi. Des personnages comme Franz ou Sonia ont chacun plusieurs modèles dans ma vie, je les ai combinés. Ou même le personnage de Jacques, Jakob dans le texte allemand: mon frère aîné, qui portait d’ailleurs un autre nom, est loin d’avoir joué ce rôle dans ma vie, du moins dans ma vie consciente… Il est mort en naissant, c’est vrai. Mais si je n’avais pas eu l’idée de cette figure, de ce nom, avec les associations d’idées qui lui sont liées (Jakob est lié non seulement au refrain populaire, mais à un imaginaire biblique), tout serait resté à ras du sol. Ce personnage a libéré quelque chose, m’a poussé, de façon un peu somnambulique, au centre de mon texte et de mon existence.

Comment s’est imposée cette forme, en vingt-deux petits chapitres?

Certaines idées sont très anciennes, vieilles de vingt ans. Il y a des choses que j’avais déjà circonscrites, dans d’autres textes. La mise en place a été lente, j’ai renoncé à certains chapitres, déplacé, biffé, à une certaine étape, le roman était plus long…

L’art, le cinéma, l’avion, la vitesse, l’humour, parfois une touche de surréalisme… Dans Frère Jacques, tout comme dans vos récits, vous suggérez de diverses manières l’existence d’une autre réalité, presque d’un autre monde. Le plus souvent, ce sont des images verticales. Dans vos livres, on s’envole beaucoup, et on tombe beaucoup. Quel type d’espoir formulez-vous? Y a-t-il là une forme de transcendance?

Ma sensibilité serait plus panthéiste que déiste. Dans le milieu où j’ai grandi, nous entretenions des rapports ambigus avec l’Eglise et la religion. Très tôt, la religion a été mêlée au profane. Mon père, boulanger, faisait cuire le pain de la Cène, je me rappelle qu’avant d’aller le livrer, on en coupait la croûte, le meilleur, et c’était nous qui la mangions. Noël, c’était, pour une bonne part, les jambons en croûte! Ainsi mon enfance a été marquée par la religion, mais non sans ruptures et ambivalences. J’ai vécu à la frontière des catholiques et des protestants, non loin de Beromünster, qui était à la fois un lieu de pèlerinage et l’emplacement d’un émetteur qui diffusait le monde dans chaque maison… Encore que désacralisée, c’était bien aussi une sorte de transcendance!

Cet autre monde que j’évoque dans mes textes, c’est pour moi une tentative de sortir du désespoir. Une échappée. Cet alphabet de l’invasion et de l’évasion, je l’ai exploré pour la première fois dans Gottfried, un récit écrit il y a vingt ans.

Dans ce sens, avez-vous apprécié le slogan choisi pour la présence suisse à la Foire du livre de Francfort: «Vallée étroite, ciel immense»?

Dans cette perspective, existentielle, j’ai apprécié ce slogan! Enges Tal, «vallée étroite», je l’ai interprété comme notre enveloppe charnelle, notre sac de peau, et le hoher Himmel, le «ciel immense» m’apparaît bien comme la seule issue, vers le haut, l’échappée de la littérature, de l’imagination, du rêve, illustrée peut-être par les constellations, l’avion, la moto… Mais la présence graphique donnée à ce slogan, proposée sur les affiches ironiques placardées à Francfort, ne m’a pas plu. Cela dit, j’ai aimé l’élégante austérité de la fameuse Halle 7, la manière de présenter les livres, uniforme, comme une antithèse au tutti frutti de la Foire.

Que représente pour vous la peinture, sur laquelle vous avez souvent écrit?

Je ne peux pas vivre sans tableaux. Figuratifs ou abstraits, ils sont pour moi des fenêtres sur le monde, mais un monde de l’esprit. En même temps qu’ils mettent en œuvre une façon intuitive de regarder, ils nous donnent une réalité traduite, transposée, fabriquée, ils «réalisent», pourrait-on dire, en jouant sur les deux sens du terme.

Pourquoi avez-vous choisi de rééditer cet automne, sous un titre nouveau et dans une version légèrement remaniée, une nouvelle publiée il y a seize ans?

Ce livre avait paru en Allemagne dans une excellente maison, Verlag der Autoren, peu avant que cet éditeur, comme beaucoup d’autres, ne soit victime de la crise qui a touché ce secteur. Ex Libris l’avait repris, il y avait eu de très bonnes critiques à l’époque, mais depuis dix ans déjà, il était épuisé. Du point de vue narratif, il s’agit dans mon parcours d’une œuvre charnière. Et pour l’éditeur, il y avait aussi l’opportunité de la Foire de Francfort.

Sous-jacente à ce livre, vous donnez une certaine image de la Suisse, qui a donc gardé son actualité?

La Suisse est vue à travers le discours de mon héros, Dubois. Il porte sur elle un regard fatigué et ironique, loin de tout militantisme et de tout fanatisme sectaire. Le but de son voyage «vers le Sud», à l’époque où beaucoup de mes collègues écrivaient sur des contrées méridionales, est Erstfeld, un endroit sinistre, avant le Gothard. Un anti-lieu littéraire, donc, auquel, d’ailleurs, il ne parviendra pas.

A présent, il est devenu plus normal d’écrire ainsi, de donner une image ironique, cassée, de la Suisse tombée de son socle… Mais de toute façon, aujourd’hui, il faut considérer les écrivains chacun pour soi. Je ne vois pas dans la littérature qui s’écrit actuellement en Suisse de thèmes vraiment rassembleurs, d’identité commune.