Les Enfants seuls

Céline Cerny

Lisa, Julie ou Léon, une vingtaine de prénoms et autant de voix pour raconter l’enfance avec finesse et pertinence. Ces récits, qu’ils soient anecdotiques, fantasques ou monstrueux, peuvent aussi se lire comme un roman polyphonique.

(présentation du livre, éditions d'autre part)

Quatre questions à Céline Cerny à propos de son livre «Les Enfants seuls»

von Jérôme Meizoz

Publiziert am 07/09/2015

Les Enfants seuls est un livre délicat, loin du spectacle commercial de la rentrée et du «roman» obligatoire. Ça commence comme une comptine d'enfance, et cette petite musique aigrelette, entre larmes rentrées et rires de défi, traverse ces vingt-deux courts récits. Ils sont tous donnés du point de vue de gosses esseulés, le ton oscille entre le candide et le cocasse. Partout l'émotion affleure, mais sans s'imposer au lecteur. Pas de tragique gras en pleine face, mais rien n'est caché ni épargné. Enfin, une remarquable cohérence de style dans la restitution de ces paroles revenues de loin: «Quand je serai grande, je n'aurai plus de parents». C'est rythmique, frappé, sans concession.

Jérôme Meizoz pose quatre questions à son auteure, médiatrice culturelle, dont c'est ici le premier ouvrage de fiction.

Jérôme Meizoz: 1. Bien que Les Enfants seuls se compose de vingt-deux récits, l'ensemble présente une grande cohérence, très élaborée. Vous l'envisagez comme un ensemble ?

Céline Cerny: Chacune des histoires donne la parole à un enfant (ou un adulte qui se souvient et se replonge dans l’état d’enfance). J’avais avant tout le souhait de faire entendre ces voix d’enfants, et elles seulement. D’où le titre du livre qui peut se comprendre de deux manières. Il y a la solitude des enfants qui prennent ici la parole, mais aussi le fait qu’eux seuls parlent, comme si on disait: les enfants seulement.
En réunissant ces récits, j’ai souhaité les mettre en résonnance les uns avec les autres. Comme si les voix des enfants se répondaient les unes aux autres. En cela oui, c’est vraiment un ensemble, un ensemble polyphonique pourrait-on dire.

2. Qu'est-ce qui caractérise, dans ce livre, le point de vue des enfants?

On parle trop souvent de l’enfance comme d’une période d’innocence protégée. Mais c’est de la nostalgie. Seuls les adultes pensent que les enfants sont innocents. Les petits de leur côté vivent l’instant présent, dans toute son intensité, et ils cherchent sans cesse de nouvelles clés pour comprendre le monde. Donner à entendre cette intensité, jusque dans les plus petits détails, c’était l’un de mes buts en écrivant ces histoires. J’ai ainsi voulu faire «parler» des bébés par exemple, qui sont de véritables éponges sensorielles, habités d’une grande sensualité aussi.

Les enfants ne sont pas épargnés par les épreuves de la vie: la mort, la séparation, l’abandon, la sexualité… Et ils font face avec leurs ressources parmi lesquelles l’imagination et la rêverie occupent une place importante. Les êtres humains ont tendance à voir de la magie dans ce qu’ils ne parviennent pas à comprendre; les dieux ne sont pas nés autrement. L’enfant fait cela d’une manière infiniment poétique, il s’invente des explications magiques. Ainsi, dans l’une des histoires, une porte qui s’ouvre automatiquement et libère une fillette enfermée dans un garage, est une manifestation divine. Il me semble que les enfants sont très jeunes déjà habités par une grande spiritualité; un des petits personnages dans le livre tente d’imaginer l’univers par exemple. On pourrait donc dire que ce qui caractérise leur point de vue, c’est d’une part cette sensibilité extrême et, d’autre part, cette forme de pensée magique.

3. Vous êtes spécialiste de littérature jeunesse, notamment, quel est l'apport de ce continent mal connu dans votre travail littéraire?

En littérature jeunesse, la liberté poétique est très présente. Et cela me fascine et me ravit. On passe d’un monde à l’autre, on fait parler les animaux… sans compter la diversité des illustrations qui marquent durablement notre regard. Sans doute que cette liberté d’expression, cette forme de jeu avec l’imaginaire et les mots, ce sont des éléments que je recherche en écrivant.

Je suis aussi passionnée par la manière dont les enfants reçoivent les récits qu’on leur raconte. Un enfant d’une année peut être totalement captivé par une histoire qu’on lui raconte, le rythme et les sons répétés lui suffisent; il se retrouve, il se sent bien. Et ça continue en grandissant, avec les histoires du soir. Pour moi le récit est essentiel à la vie des êtres humains, quelle que soit sa forme. Certains ouvrages de littérature pour enfants proposent des récits aussi simples que puissants. Comme ce sont de courts textes, on peut les relire, les appréhender totalement, les avoir complément avec soi; des récits talismans qui marquent une vie. Sans doute faudrait-il toujours aspirer à cela quand on cherche à écrire une histoire.

4. Dans ces récits, l'image de la famille est éclatée, inquiétante, ambiguë. Est-ce le livre de la crise du modèle nucléaire, dont on parle depuis les années 70? Le récit d'une génération?

Certains textes se situent en effet entre les années 1970-80. D’autres font référence à un temps plus lointain, les années 1930 pour l’un d’eux. On ne peut donc pas parler d’un récit de génération. Cependant, il est clair que ce modèle nucléaire (parents et enfants seuls) pèse ici de tout son poids. Plusieurs des textes mettent en scène des enfants dont les parents sont absents ou inadéquats, voire pire encore. La famille nucléaire laisse peu de marge de manœuvre, l’enfant n’a pas d’autres référents que ses parents… alors si ces derniers n’assurent pas, c’est terriblement difficile. Dans le livre, il y a plusieurs textes qui montrent l’importance de la fraternité ou de la sororité: c’est auprès des frères et sœurs que l’on trouve parfois l’amour le plus profond. Dans un modèle de famille élargi, l’enfant peut plus facilement se tourner vers d’autres adultes. Il y a ce proverbe africain qui nous dit: «Il faut tout un village pour élever un enfant.» J’aime beaucoup cette idée.